Cingria: écrire, parler

Pourquoi écrire?

D’ailleurs, m’étais-je dit, quelle folie que d’écrire! Écrire pour qui? Écrire pour quoi? Écrire des pièces? Il y en a déjà. Des nouvelles? Il n’y a rien de nouveau. Et puis, dans ce terrible quartier sourd, noir, est-ce que l’on écrit? Et même ailleurs est-ce que le monde n’est pas plein d’êtres d’une valeur insigne qui pensent, agissent, aiment, tuent, et qui n’écrivent jamais? Dans le fond n’est-ce pas toujours par vanité, pour montrer que l’on est peuplé de séraphins et que d’autres n’ont pas cela? Est-ce que d’ailleurs ce calcul n’est pas faux? Tels ou tels ne se sont-ils pas ridiculisés pour les générations qui vont venir? (Le Petit labyrinthe harmonique, 1929, dans Bois sec, bois vert, p.152)

Comment parler?

- Comment faut-il parler? – Assez lentement et d’une voix sourde, et en s’entrecoupant souvent. – Que pensez-nous de ceux qui parlent bien (grammaticalement) et à toute allure? – Qu’ils sont d’un ridicule insondable. Les gens comme il faut, les Portugais de très grande race, qui ont des chiens café au lait font quelquefois une telle bouillie, quand ils parlent, qu’on les comprend à peine. C’est comme ça qu’il faut parler: en méprisant constamment la langue qui asservit et maîtrise l’individu. Je déteste les civilisations uniquement verbales. Il faut que les gens apprennent à regarder et à comprendre avant de vous mettre au défi. C’est ce défi qui est continuel et qui est insupportable dans les civilisations uniquement verbales. (Le grand questionnaire, 1931, dans La Fourmi rouge et autres textes, p. 80)

Cingria, Marseille

Librairie "L'Odeur du Temps", Marseille

(repêchage d’une note de journal du 30 mai 2008, voir aussi: Dans le cabinet d’un homme de lettres (fragment de journal), rédigé à Marseille aussi, deux jours avant.)

Je viens de finir de lire la solide conférence de Bernard Delvaille intitulée « Vies parallèles de Blaise Cendrars et de Charles-Albert Cingria » où il est nettement plus question de Cingria que de Cendrars, et avec plus d’affection, ce qui est normal. Il n’y a eu que ça pour me sortir, un peu, de l’état anxieux qui me tient serré depuis mon retour hier soir à l’hôtel.

Et pourtant (ou bien n’est-ce en rien paradoxal?) quelle charge de mélancolie je peux trouver dans ce livre, quel poignant retour d’un passé déjà ancien, plein de promesses, assez peu tenues (mais faites à demi voix seulement, je dois le reconnaître). Alors que me domine l’impression (affaire Gouguenheim pour en rester à du récent…) de l’avancée conquérante d’un nouvel obscurantisme, qui fait de la raison même un fétiche obscur, aussi d’un cynisme nu qui ne paie même plus à la vertu l’hommage de l’hypocrisie, en suivant les pages du livre, j’ai l’impression de me retrouver dans une ambiance intellectuelle que je croyais disparue, celle des années Bibliothèque Nationale où je lisais Cingria parce que je lisais Pétrarque, où j’achetais le volume « Pétrarque » des œuvres complètes de CAC, à la librairie l’Age d’Homme rue Férou, le volume seul et non toutes les œuvres, dont il restait peu d’exemplaires, un seul je crois, parce que c’était trop d’argent, et je l’ai souvent regretté ensuite. Une ambiance intellectuelle où Cingria et ses ambitions ne sont pas encore devenues objet d’érudition et d’exercice universitaire, au mieux, et que je croyais disparue (la conférence de Bernard Delvaille, aujourd’hui disparu, a été prononcé deux fois, en 2002, ce qui est loin, mais Gérard-Julien Salvy a écrit sa préface l’année dernière, en avril 2007).

Mais à dire vrai cette impression, de voir vivre ce que je croyais mort et embaumé, je l’ai éprouvée déjà, plus diverse et précise, bien que moins articulée, dans la merveilleuse petite librairie l’Odeur du Temps, que j’avais eu un peu de mal à retrouver lors de mon précédent passage: ces livres, poésies, voyages, théorie, cinéma (une édition en dvd des Straub/Huillet, malheureusement un peu bizarrement assemblée), tenus par trois jeunes gens, deux garçons et une fille, enthousiastes et sérieux, qui ont a peu près l’allure que nous devions avoir à leur âge, autour de la trentaine (y compris la longueur des cheveux et de la barbe). Bénis soient-ils.

Le style de Cingria:

Il n’y a pas d’odeur à quoi je sois plus sensible qu’une véhémente subite odeur de marais dans les champs, quand le sol se fait mou et que l’herbe se modifie en roseaux et que la faune devient des libellules en toile forte satinée, et qu’un ou deux hautes fleurs qui sont des juliennes grenat font sonner leur immarcescible droit à ce haut genre. Ça remue, ça plaît solennellement ainsi, parce que c’est théâtral et que c’est mérovingien. (Le Camp de César, 1945 in Bois sec, bois vert, p. 107)

Autre exemple (« Cingria est en train de lire la prose de Notker, Eia Recolamus, à la bibliothèque de l’Arsenal, et regarde les quais »):

quand tout à coup on est dans les neumes, les acclamations carolingiennes en grec à l’encre jaune, un âpre sifflement traverse tout ce qui est d’un remorqueur aux avants superbement peints traînant dix-sept barques chargées à couler de tout un territoire de sable roux. Mais elles ne coulent pas: c’est le Soleil, plein de vieille orgie mérovingienne, qui s’affaisse et croule. Alors on est pris d’un très grand amour des gens, des choses, des gens qui entretiennent si bien les choses. (La Civilisation de Saint-Gall, 1929)

(Cendrars et Cingria se sont brouillés après que Cendrars ait rendu compte en 1942 d’une visite de hasard que lui rendit Cingria, sur lequel il n’avait jusque là pas dit grand chose, tandis que le premier manifestait régulièrement et depuis des dizaines d’années, son admiration, en 1917, dans la Beauce où il faisait les moissons:

Et de pondre des cancans à Montparnasse, et de se glorifier. Ah! ces pédérastes, le pauvre et génial raté!)

Étienne Gilson: l’athéisme difficile

J’ai souvent été prié, parfois sommé, quelque fois même mis au défi de donner des preuves de l’existence de Dieu. Je n’ai jamais pu me passionner pour la question. Je me sens si certain qu’une réalité transcendante au monde et à moi-même répond au mot Dieu, que la perspective de chercher des preuves de ce dont je suis si sûr me semble dénuée d’intérêt. Non seulement ces preuves ne m’apprendraient rien que je ne sache, mais j’aurais le sentiment de raisonner au profit d’une de ces certitudes acquises d’avance qui causent leurs démonstrations plutôt qu’elles n’en résultent. Ceux qui prennent plaisir à gagner au jeu en trichant sont compréhensibles, car ils gagnent quelque chose, mais puisqu’une démonstration faussée ne prouve rien, son auteur n’a rien à gagner.

L’Athéisme difficile / Étienne Gilson.- Vrin, 2014 [1979]

le passage des glaces

Originally posted on La Fabrique cercamondine:

Il fit de plus en plus froid. J’étais comme malade et ne savais plus pourquoi j’étais sur ce bateau. La capitaine ne disait rien de la destination, pourquoi nous allions ainsi vers le froid. J’avais comme un capuchon de brume sur la tête. Je lisais un gros livre, long et compliqué. J’avais du mal à en suivre l’intrigue. Le cuisinier me demandait combien de pages j’avais lu dans la journée et où j’en étais et il riait. Je revenais sans cesse en arrière, attention sans cesse distraite par la rêverie mais une rêverie qui ne décollait pas beaucoup du roman. Je partais sur une fausse piste, la suivais sur plusieurs dizaines de pages, jusqu’à ce que je sois tout à fait égaré. Dans une fièvre vague et toujours dans le fracas des machines. Si je montais sur le pont, c’était enveloppé dans deux grosses couvertures et même ainsi je grelottais…

Voir l'original 1 004 mots de plus

l’île du lion (le rêve)

Originally posted on La Fabrique cercamondine:

Je me tourne sur le matelas. Longtemps que j’ai perdu l’habitude de me lever au premier réveil. Ça fait plusieurs jours que nous tirons plein nord et je commence à sentir un peu de froid, surtout un méchant courant d’air qui me passe sur la tête. Je mets un pan de drap par-dessus et j’essaie de retrouver le fil du rêve interrompu.

Le navire est au mouillage, seul au milieu de la baie. Il est près de midi. L’air est frais, soleil de décembre, pas un nuage. Je m’accoude au bastingage, je fume une cigarette en clignant des yeux, ébloui par le soleil. Pas de bruit sauf un cri d’oiseau et le petit signe noir dans le ciel seul mouvement ou par moment une rafale de vent qui frise la surface de l’eau et fait siffler le métal du navire et clapoter l’eau contre la coque. Le spectacle est net…

Voir l'original 877 mots de plus

enroulé

Originally posted on La Fabrique cercamondine:

Enroulé dans un sac de couchage tout à côté de la salle des machines. J’ai fait presque tout le voyage enroulé dans un sac ou dans des couvertures à même le sol, dans l’entrepont, pas loin de la salle des machines. Il y avait tout le temps le bruit des machines. Continuellement. Je m’endormais, rêvais, me réveillais avec le bruit des machines. Je dormais presque tout le temps. Non, c’est un peu exagéré, je dormais beaucoup, beaucoup plus que d’habitude, et je rêvais beaucoup. Je passais aussi beaucoup de temps allongé dans mes couvertures à me remémorer mes rêves, à me les raconter. Lorsque je me levais, j’allais dans la cuisine.

Je ne suis presque jamais allé sur le pont, la mer, le ciel, la lumière, le vent, vraiment pas envie, ça me faisait mal à la tête. Et pas envie non plus de revoir la femme du gros type…

Voir l'original 468 mots de plus

C. B. Macpherson: démocratie libérale et individualisme possessif

(Crawford Brough Macpherson (1911-1987) était un professeur de sciences politiques canadien. Il est souvent défini comme marxiste mais son marxisme est assez peu dogmatique pour ne pas sauter aux yeux. Son projet théorique était dans une relecture de la tradition démocratique-libérale en vue non d’une rupture radicale mais d’une réforme qui la dégagerait d’une identification étroite avec les relations capitalistes de marché. Dans son livre le plus connu, The Political Theory of Possessive Individualism: From Hobbes to Locke (1962)[1], il essaie, à partir de l’analyse des théories politiques du XVIIe siècle anglais (Hobbes, les niveleurs[2], Harrington et Locke), de dégager les fondements du libéralisme politique en montrant d’une part combien il est ancré dans la réalité sociale de l’Angleterre du XVIIe siècle et d’autre part qu’il s’élabore sur une conception particulière de l’individu qu’il appelle l' »individualisme possessif ». Je le cite ici dans sa traduction française[3].)

p. 13 – Les problèmes que soulève la théorie moderne de la démocratie libérale sont (…) plus fondamentaux qu’on ne l’a cru. (…) ils ne sont qu’autant d’expressions d’une difficulté essentielle qui apparaît aux origines mêmes de l’individualisme au XVIIe siècle: celui-ci est en effet l’affirmation d’une propriété, il est essentiellement possessif. Nous désignons ainsi la tendance à considérer que l’individu n’est nullement redevable à la société de sa propre personne ou de ses capacités, dont il est au contraire, par essence, le propriétaire exclusif. À cette époque, l’individu n’est conçu ni comme un tout moral, ni comme la partie d’un tout social qui le dépasse, mais comme son propre propriétaire. C’est-à-dire qu’on attribue rétrospectivement à la nature même de l’individu les rapports de propriété qui avaient alors pris une importance décisive pour un nombre grandissant de personnes, dont ils déterminaient concrètement la liberté, l’espoir de se réaliser pleinement. L’individu, pense-t-on, n’est libre que dans la mesure où il est propriétaire de sa personne et de ses capacités. Or, l’essence de l’homme, c’est d’être libre, indépendant de la volonté d’autrui, et cette liberté est fonction de ce qu’il possède. Dans cette perspective, la société se réduit à un ensemble d’individus libres et égaux, liés les uns aux autres en tant que propriétaires de leurs capacités et de ce que l’exercice de celles-ci leur a permis d’acquérir, bref, à des rapports d’échange entre propriétaires. Quant à la société politique, elle n’est qu’un artifice destiné à protéger cette propriété et à maintenir l’ordre dans les rapports d’échange.

p. 58 [dans la partie sur Hobbes] – S’il fallait donner un critère unique de la société de marché généralisé[4], nous dirions que le travail y est une marchandise: l’énergie d’un individu et ses aptitudes lui appartiennent en propre, mais au lieu d’être considérés comme partie intégrante de sa personne, elles sont tenues pour des biens qu’il possède et dont, par conséquent, il est libre de disposer à sa guise, notamment en les cédant à autrui contre paiement. (…) là où le travail est devenu une marchandise faisant l’objet de tractations sur le marché, les rapports que le marché institue façonnent et affectent l’ensemble des relations sociales, si bien que l’on n’a pas seulement affaire à une économie de marché, mais à une société de marché.[5]

(en anglais après le saut) Lire la suite