Nietzsche: la chanson populaire

Friedrich_Nietzsche-1872… toute époque féconde en chansons populaires fut aussi au plus haut point tourmentée par des agitations et des entraînements dionysiens[1] que nous devons toujours considérer comme cause latente et condition préala­ble de la chanson populaire.

Mais la chanson populaire nous apparaît avant tout comme miroir musical du monde, comme mé­lodie primordiale qui se cherche une image de rêve parallèle et exprime celle-ci dans le poème. La « mé­lodie est donc la matière première et universelle » qui, à cause de cela, peut aussi subir des objectivations diverses en des textes différents. Aussi est-elle, pour le sentiment naïf du peuple, l’élément prépondérant, essentiel et nécessaire. De sa pro­pre substance, la mélodie engendre le poème, et sans cesse elle recommence ; la « forme en couplets de la chanson populaire » ne signifie pas autre chose…

Naissance de la Tragédie, §6 (cité par Charles-Albert Cingria, La Civilisation de Saint-Gall, OC, II, p. 189)

[1] Cingria commente: « Il n’y a pas de meilleur exemple à notre époque – pas celle de Nietzsche, la nôtre – que l’art anglo-nègre d’Amérique. »

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Nemo à Mathura

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(Nemo m’accompagnait, il m’a accompagné pendant tout ce trajet. Il m’a accompagné secrètement, caché de moi. Ce n’est qu’aujourd’hui, une fois rentré à Nice, à Nice que le gris du ciel, la petite pluie fine, rend plus européenne encore, ce n’est qu’aujourd’hui que je l’entrevois, que je le remarque, comme une ombre, un double, un décalage de moi-même. Un fantôme, une présence plus qu’une forme.

Il attendait la fin de l’après-midi, lorsque la chaleur fléchissait, pour aller se promener sur les ghats.)

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Cingria: écrire, parler

Pourquoi écrire?

D’ailleurs, m’étais-je dit, quelle folie que d’écrire! Écrire pour qui? Écrire pour quoi? Écrire des pièces? Il y en a déjà. Des nouvelles? Il n’y a rien de nouveau. Et puis, dans ce terrible quartier sourd, noir, est-ce que l’on écrit? Et même ailleurs est-ce que le monde n’est pas plein d’êtres d’une valeur insigne qui pensent, agissent, aiment, tuent, et qui n’écrivent jamais? Dans le fond n’est-ce pas toujours par vanité, pour montrer que l’on est peuplé de séraphins et que d’autres n’ont pas cela? Est-ce que d’ailleurs ce calcul n’est pas faux? Tels ou tels ne se sont-ils pas ridiculisés pour les générations qui vont venir? (Le Petit labyrinthe harmonique, 1929, dans Bois sec, bois vert, p.152)

Comment parler?

Comment faut-il parler? – Assez lentement et d’une voix sourde, et en s’entrecoupant souvent. – Que pensez-nous de ceux qui parlent bien (grammaticalement) et à toute allure? – Qu’ils sont d’un ridicule insondable. Les gens comme il faut, les Portugais de très grande race, qui ont des chiens café au lait font quelquefois une telle bouillie, quand ils parlent, qu’on les comprend à peine. C’est comme ça qu’il faut parler: en méprisant constamment la langue qui asservit et maîtrise l’individu. Je déteste les civilisations uniquement verbales. Il faut que les gens apprennent à regarder et à comprendre avant de vous mettre au défi. C’est ce défi qui est continuel et qui est insupportable dans les civilisations uniquement verbales. (Le grand questionnaire, 1931, dans La Fourmi rouge et autres textes, p. 80)

Cingria, Marseille

Librairie "L'Odeur du Temps", Marseille

(repêchage d’une note de journal du 30 mai 2008, voir aussi: Dans le cabinet d’un homme de lettres (fragment de journal), rédigé à Marseille aussi, deux jours avant.)

Je viens de finir de lire la solide conférence de Bernard Delvaille intitulée « Vies parallèles de Blaise Cendrars et de Charles-Albert Cingria » où il est nettement plus question de Cingria que de Cendrars, et avec plus d’affection, ce qui est normal. Il n’y a eu que ça pour me sortir, un peu, de l’état anxieux qui me tient serré depuis mon retour hier soir à l’hôtel.

Et pourtant (ou bien n’est-ce en rien paradoxal?) quelle charge de mélancolie je peux trouver dans ce livre, quel poignant retour d’un passé déjà ancien, plein de promesses, assez peu tenues (mais faites à demi voix seulement, je dois le reconnaître). Alors que me domine l’impression (affaire Gouguenheim pour en rester à du récent…) de l’avancée conquérante d’un nouvel obscurantisme, qui fait de la raison même un fétiche obscur, aussi d’un cynisme nu qui ne paie même plus à la vertu l’hommage de l’hypocrisie, en suivant les pages du livre, j’ai l’impression de me retrouver dans une ambiance intellectuelle que je croyais disparue, celle des années Bibliothèque Nationale où je lisais Cingria parce que je lisais Pétrarque, où j’achetais le volume « Pétrarque » des œuvres complètes de CAC, à la librairie l’Age d’Homme rue Férou, le volume seul et non toutes les œuvres, dont il restait peu d’exemplaires, un seul je crois, parce que c’était trop d’argent, et je l’ai souvent regretté ensuite. Une ambiance intellectuelle où Cingria et ses ambitions ne sont pas encore devenues objet d’érudition et d’exercice universitaire, au mieux, et que je croyais disparue (la conférence de Bernard Delvaille, aujourd’hui disparu, a été prononcé deux fois, en 2002, ce qui est loin, mais Gérard-Julien Salvy a écrit sa préface l’année dernière, en avril 2007).

Mais à dire vrai cette impression, de voir vivre ce que je croyais mort et embaumé, je l’ai éprouvée déjà, plus diverse et précise, bien que moins articulée, dans la merveilleuse petite librairie l’Odeur du Temps, que j’avais eu un peu de mal à retrouver lors de mon précédent passage: ces livres, poésies, voyages, théorie, cinéma (une édition en dvd des Straub/Huillet, malheureusement un peu bizarrement assemblée), tenus par trois jeunes gens, deux garçons et une fille, enthousiastes et sérieux, qui ont a peu près l’allure que nous devions avoir à leur âge, autour de la trentaine (y compris la longueur des cheveux et de la barbe). Bénis soient-ils.

Le style de Cingria:

Il n’y a pas d’odeur à quoi je sois plus sensible qu’une véhémente subite odeur de marais dans les champs, quand le sol se fait mou et que l’herbe se modifie en roseaux et que la faune devient des libellules en toile forte satinée, et qu’un ou deux hautes fleurs qui sont des juliennes grenat font sonner leur immarcescible droit à ce haut genre. Ça remue, ça plaît solennellement ainsi, parce que c’est théâtral et que c’est mérovingien. (Le Camp de César, 1945 in Bois sec, bois vert, p. 107)

Autre exemple (« Cingria est en train de lire la prose de Notker, Eia Recolamus, à la bibliothèque de l’Arsenal, et regarde les quais »):

quand tout à coup on est dans les neumes, les acclamations carolingiennes en grec à l’encre jaune, un âpre sifflement traverse tout ce qui est d’un remorqueur aux avants superbement peints traînant dix-sept barques chargées à couler de tout un territoire de sable roux. Mais elles ne coulent pas: c’est le Soleil, plein de vieille orgie mérovingienne, qui s’affaisse et croule. Alors on est pris d’un très grand amour des gens, des choses, des gens qui entretiennent si bien les choses. (La Civilisation de Saint-Gall, 1929)

(Cendrars et Cingria se sont brouillés après que Cendrars ait rendu compte en 1942 d’une visite de hasard que lui rendit Cingria, sur lequel il n’avait jusque là pas dit grand chose, tandis que le premier manifestait régulièrement et depuis des dizaines d’années, son admiration, en 1917, dans la Beauce où il faisait les moissons:

Et de pondre des cancans à Montparnasse, et de se glorifier. Ah! ces pédérastes, le pauvre et génial raté!)

Étienne Gilson: l’athéisme difficile

J’ai souvent été prié, parfois sommé, quelque fois même mis au défi de donner des preuves de l’existence de Dieu. Je n’ai jamais pu me passionner pour la question. Je me sens si certain qu’une réalité transcendante au monde et à moi-même répond au mot Dieu, que la perspective de chercher des preuves de ce dont je suis si sûr me semble dénuée d’intérêt. Non seulement ces preuves ne m’apprendraient rien que je ne sache, mais j’aurais le sentiment de raisonner au profit d’une de ces certitudes acquises d’avance qui causent leurs démonstrations plutôt qu’elles n’en résultent. Ceux qui prennent plaisir à gagner au jeu en trichant sont compréhensibles, car ils gagnent quelque chose, mais puisqu’une démonstration faussée ne prouve rien, son auteur n’a rien à gagner.

L’Athéisme difficile / Étienne Gilson.- Vrin, 2014 [1979]

le passage des glaces

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Il fit de plus en plus froid. J’étais comme malade et ne savais plus pourquoi j’étais sur ce bateau. La capitaine ne disait rien de la destination, pourquoi nous allions ainsi vers le froid. J’avais comme un capuchon de brume sur la tête. Je lisais un gros livre, long et compliqué. J’avais du mal à en suivre l’intrigue. Le cuisinier me demandait combien de pages j’avais lu dans la journée et où j’en étais et il riait. Je revenais sans cesse en arrière, attention sans cesse distraite par la rêverie mais une rêverie qui ne décollait pas beaucoup du roman. Je partais sur une fausse piste, la suivais sur plusieurs dizaines de pages, jusqu’à ce que je sois tout à fait égaré. Dans une fièvre vague et toujours dans le fracas des machines. Si je montais sur le pont, c’était enveloppé dans deux grosses couvertures et même ainsi je grelottais…

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l’île du lion (le rêve)

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Je me tourne sur le matelas. Longtemps que j’ai perdu l’habitude de me lever au premier réveil. Ça fait plusieurs jours que nous tirons plein nord et je commence à sentir un peu de froid, surtout un méchant courant d’air qui me passe sur la tête. Je mets un pan de drap par-dessus et j’essaie de retrouver le fil du rêve interrompu.

Le navire est au mouillage, seul au milieu de la baie. Il est près de midi. L’air est frais, soleil de décembre, pas un nuage. Je m’accoude au bastingage, je fume une cigarette en clignant des yeux, ébloui par le soleil. Pas de bruit sauf un cri d’oiseau et le petit signe noir dans le ciel seul mouvement ou par moment une rafale de vent qui frise la surface de l’eau et fait siffler le métal du navire et clapoter l’eau contre la coque. Le spectacle est net…

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