Archive for the 'Contemporains' Category

Invention ou découverte de la perspective: Hans Belting, Alhazen et les Italiens

avril 22, 2013

Christian Joschke, à propos du nouveau livre de Hans Belting, Florence et Bagdad, dans "La Vie des Idées":

Mais, comme Belting l’avait déjà esquissé dans le cours du 11 février 2003, cette irruption de la géométrie dans la peinture, qui a aidé les peintres à chercher l’adéquation entre le regard et l’image, était le fait d’un transfert culturel de longue durée, au cours duquel une théorie optique forgée au XIe siècle au cœur de la culture de l’Islam par le mathématicien Alhazen a été promise à une importante fortune en Europe. Ce transfert permit non seulement la redécouverte d’Euclide en occident et jouait le rôle évident de culture médiatrice, mais elle constituait également un apport considérable. Traduite et commentée par les « perspectivistes » dans les années 1270, elle fut utilisée, à la Renaissance, comme référence par les théoriciens de la perspective appliquée à la peinture, à l’instar de Lorenzo Ghiberti, de Piero della Francesca et de Leon Battista Alberti.

alhazen074bd-218c1436px-Thesaurus_opticus_Titelblatt

(Le billet "Invention ou découverte de la perspective (Daniel Arasse)" est le plus lu de ce blogue, 9516 vues aujourd’hui, sans doute parce qu’il arrive très bien sur la requête "découverte de la perspective" via Google et du coup s’offre aux lycéens qui ont à faire un devoir sur la perspective. C’est à l’occasion de la question d’une lycéenne en commentaire que j’ai découvert le rôle des théories optique d’Ibn al-Haytham ie Alhazencirconstances et commentaire ici.)

Je ne cite ici que ce qui correspond au billet publié ici mais tout l’article est passionnant (et sans doute aussi le livre de Belting que je n’ai pas – encore – lu), en particulier articule ce qui change dans le passage à l’Occident:

Partie d’une théorie de l’optique puis intégrée à une philosophie de la perception, la perspective est devenue une théorie mathématique appliquée à la peinture, utilisée pour donner au tableau ou à la fresque l’illusion de la troisième dimension et faire correspondre ainsi l’image avec le regard. La notion de perspective avait pris à ce moment le sens qu’on lui donne aujourd’hui.

voir:

Benjamin: réception par la distraction

juin 4, 2012

Reblogué depuis mrg | lettrure(s):

Cliquer pour accéder à l'original

Dans les derniers paragraphes de l'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin analyse en termes d'attention les mutations de ce qu'il appelle le mode de perception de nos sociétés. Ce qui caractériserait le mode nouveau serait la "réception par la distraction", concept qu'il explicite par les exemples complémentaires du cinéma (comme art nouveau appelant des modes d'attention nouveaux) et de l'architecture (comme art ancien qui pour sa réception a toujours fait appel à l'usage autant voire plus qu'au recueillement de l'attention) à quoi il oppose la peinture et la poésie comme arts anciens du recueillement (non qu'ils soient indemnes de la mutation, bien au contraire: plutôt "liquidés" de l'intérieur par le geste dada).

Lire la suite… 2 036 mots de plus

Apprendre et juger (Solon et Nietzsche)

mai 1, 2012

γηράσκω δ’ αἰεὶ πολλὰ διδασκόμενος. (Solon, fr. 8)

L’homme de parti.- L’homme de parti authentique n’apprend plus, il ne fait plus qu’éprouver et juger: alors que Solon, qui ne fut jamais un homme de parti mais poursuivit son but à côté et au-dessus des partis ou contre eux, est significativement le père de cette parole  sobre, dans laquelle reste enclose la santé et la créativité inépuisable d’Athènes: "je vieillis et j’apprends toujours."

(Humain, trop humain, II.1, §301 via Laudator Temporis Acti)

Der Parteimann.— Der echte Parteimann lernt nicht mehr, er erfährt und richtet nur noch: während Solon, der nie Parteimann war, sondern neben und über den Parteien oder gegen sie sein Ziel verfolgte, bezeichnenderweise der Vater jenes schlichten Wortes ist, in welchem die Gesundheit und Unausschöpflichkeit Athens beschlossen liegt: "alt werd’ ich und immer lern’ ich fort."

Lernen / erfahren: en allemand "erfahren" (que je traduis ici par "éprouver" et qui est  traduit par "to experience things" dans la traduction utilisée par Michaël Gilliland) peut se traduire par "apprendre" mais au sens d’apprendre une nouvelle, soit un apprendre plutôt du côté de l’information que de celui de la connaissance.

voir aussi:

Sartre sur Proust (Antoine Compagnon)

janvier 3, 2012

Antoine Compagnon, « Proust et moi », 1992:

Le Degré zéro date de 1953. On ne répétera jamais assez que ce livre doit s’entendre comme une réplique au Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre, publié dans Les Temps modernes en 1947. Sartre n’aimait pas Proust, ou du moins il lui en voulait du dénouement tout proustien qu’il avait donné à La Nausée, où Roquentin découvrait une rédemption possible dans l’art. Dans la « Présentation des Temps modernes » [1948], Proust était le seul écrivain dont il était question un peu longuement, dans une attaque en règle contre celui en qui Sartre voyait le comble de l’irresponsabilité bourgeoise : «Pédéraste, Proust a cru pouvoir s’aider de son expérience homosexuelle lorsqu’il a voulu dépeindre l’amour de Swann pour Odette ; bourgeois, il présente ce sentiment d’un bourgeois riche et oisif pour une femme entretenue comme le prototype de l’amour : c’est donc qu’il croit à l’existence de passions universelles [...]. Proust s’est choisi bourgeois, il s’est fait le complice de la propagande bourgeoise, puisque son oeuvre contribue à répandre le mythe de la nature humaine. »
Pour Sartre, Proust est alors l’ennemi absolu, le summum de l’« esprit d’analyse » servant au maintien des privilèges de classe.

Jean-Pierre Vernant: reconnaissance

janvier 22, 2011

La Volonté de comprendre / Jean-Pierre Vernant.- Paris, 1999 (p. 67, entretien avec Michel Bydlowski):

Michel Bydlowski: Mais si on cherche dans vos textes une définition de la responsabilité personnelle, on trouve le sentiment de la dette… envers qui?

Jean-Pierre Vernant: La dette envers le monde. C’est le constat intellectuel que nous sommes des êtres finis, limités, déficients, que ce qui nous caractérise, c’est le manque, et que par conséquent la vie est un effort pour combler ces vides en sachant qu’ils ne seront jamais comblés. Est exempt de dette ce qui est autosuffisant, ce qui a dans sa propre nature, dans son "essence", comme diraient les philosophes, de quoi passer à l’existence, comme dieu [sic]. [...] Aucun de nous n’est divin en ce sens, nous sommes caractérisés par la finitude, la mort, nous savons que nous mourrons et que par conséquent tout est fragile; or c’est cette fragilité, ce caractère passager des choses, le fait que nos sociétés sont nécessairement imparfaites, qui font le destin et la beauté de la condition humaine. S’il n’y avait pas de mort, si les fleurs ne se fanaient pas, est-ce qu’elles seraient cela même que nous voyons lorsqu’elles sont en pleine floraison? C’est leur fragilité qui fait leur beauté. C’est dans la mesure où nous éprouvons à la fois le sentiment de notre fragilité, de notre imperfection et ce lien qui nous unit à… un chrétien dirait à notre prochain, comme nous limité, faible, mortel, que nous pouvons essayer ensemble de faire quelque chose de vivable, pas seulement au sens de survivre, mais aussi, comme diraient les Grecs, au sens de vivre bien, heureux, avec noblesse, sans lâcheté, sans petitesse. Voilà ce qu’il faut faire. C’est l’idéal bricolé d’un être qui sait qu’il n’y a pas de vérité absolue à laquelle se raccrocher et donc qui bricole sa propre existence, son système de valeurs en barrant la route à ce qui est le mal dans ce système, les gens qui érigent en absolu leur manque, en haine leurs insuffisances.

Lire la suite »

Walter Benjamin sur la citation

août 9, 2009

Hannah Arendt (1968): Walter Benjamin, 1892-1940, p. 87:

Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte de l’autorité survenues à son époque étaient irréparables, et il concluait qu’il lui fallait découvrir un style nouveau de rapport au passé. En cela, il devint maître le jour où il découvrit qu’à la transmissibilité du passé, s’était substitué sa "citabilité", à son autorité cette force inquiétante de s’intaller par bribes dans le présent et de l’arracher à cette "fausse paix" qu’il devait à une complaisance béate. "Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions" (Schriften, I, 571).

Walter Benjamin: la fin de l’expertise ("L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique", pp. 48-49)

août 9, 2009

il n’existe guère aujourd’hui d’Européen qui, tant qu’il garde sa place dans le processus de travail, ne soit assuré en principe de pouvoir trouver, quand il le veut, une tribune pour raconter son expérience professionnelle, pour exposer ses doléances, pour publier un reportage ou un autre texte du même genre. Entre l’auteur et le public, la différence est en voie, par conséquent, de devenir de moins en moins fondamentale. (…) A tout moment, le lecteur est prêt à devenir écrivain.

Plus d’extraits après le saut ->

Lire la suite »

Obama: Isra, miraj et Jérusalem dans le discours du Caire

juin 11, 2009

On trouve dans la traduction française officielle du discours de Barack Obama au Caire, jeudi 4 juin dernier, un passage qui m’a semblé d’abord mystérieux:

où Jérusalem sera un lieu de résidence sur et permanent pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans et un lieu où tous les enfants d’Abraham pourront se côtoyer dans la paix comme dans l’histoire d’Israh, (Applaudissements), – comme dans l’histoire d’Israh, de Moïse, de Jésus et de Mohammed (que la paix soit avec eux) unis dans la prière. (Applaudissements)

Qui donc est cet Israh que le président américain met sur un pied d’égalité avec Moïse, Jésus et Muhammad? Je suis allé voir dans l’original et je me suis rendu compte que le traducteur n’avait vraisemblablement pas compris Obama, faute d’une culture islamique suffisante (ce n’est pas le cas pour la traduction espagnole):

when Jerusalem is a secure and lasting home for Jews and Christians and Muslims, and a place for all of the children of Abraham to mingle peacefully together as in the story of Isra — (applause) — as in the story of Isra, when Moses, Jesus, and Mohammed, peace be upon them, joined in prayer. (Applause.)

Isra ou Israh (Isra’) n’est pas le nom d’un mystérieux prophète mais désigne le "voyage nocturne" du prophète de l’islam qui l’amena de La Mecque à Jérusalem (et c’est le nom de la sourate du Coran qui mentionne ce voyage). Ou plus exactement, dans le discours d’Obama, "the story of Isra" désigne ce que la tradition islamique appelle en arabe al-Isrâ’ wa-l mirâj, qui regroupe le voyage à Jérusalem et, depuis le lieu du Temple de Jérusalem, son ascension à travers les cieux jusqu’à la présence divine et au cours de laquelle il rencontre Moïse et Jésus. (On considère assez généralement que ce miraj, dont il a existé des récits traduits de l’arabe en langues romanes sous le titre de Livre de l’échelle de Mahomet, a été la source principale de la Divine Comédie de Dante.)

La référence est d’importance parce que c’est ce double voyage, dont la tradition islamique discute s’il s’est fait spirituellement, en rêve, ou physiquement, qui fonde le statut de Jérusalem comme second ou troisième lieu saint dans l’islam et donc l’attachement pour Al-Quds, Jérusalem, et les revendications qui s’ensuivent. Il y a ainsi, dans le discours d’Obama, par cette allusion en particulier, une reconnaissance de la légitimité de ces revendications. Mais il y a aussi, à l’intention des musulmans, un rappel de l’héritage judeo-chrétien de l’islam, de l’enracinement de l’islam dans la tradition biblique (voir la discussion récente ici), d’une dette, en somme, que l’extrémisme islamique voudrait oblitérer.

Simone Weil, quelques citations politiques

juin 1, 2009

La civilisation européenne est une combinaison de l’esprit d’Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l’esprit d’Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d’être réalisée aujourd’hui. Nous avons besoin d’une injection d’esprit oriental.

Lire la suite »

Volonté et attention (Simone Weil)

juin 1, 2009

La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.

(Simone Weil, Attente de Dieu, 1942)

D’autres extraits après le saut (voir aussi Découvertes tardives sur mon autre blogue).
Lire la suite »

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 283 followers

%d bloggers like this: