Archive for the 'Auteurs modernes' Category

Bibliotheca abscondita (Sebald, les Anneaux…, 3)

août 6, 2011

Lady Dorothy & Sir Thomas Browne

Dans le dernier chapitre des Anneaux de Saturne, Sebald appelle à nouveau Thomas Browne, son "pays" de Norwich (le cosmopolitisme de Sebald est historique autant que géographique), dont il avait conté les pérégrinations du crâne dans le premier chapitre du livre. Il évoque son Musaeum Clausum, "tract", court catalogue d’écrits et autres curiosités documentaires, imaginaires ou dont l’existence est supposée:

… La bibliothèque imaginaire de Browne contient en outre un fragment d’un récit du navigateur Pythéas le Massaliote, cité par Strabon, qui nous apprend que dans le très Grand Nord, au-delà de Thulé, l’air visqueux, analogue au corps gélatineux de la méduse et du poumon de mer, est d’une densité qui le rend à proprement parler irrespirable, mais aussi un poème disparu d’Ovide, written in the Getick language during his exile in Tomos, qui a été retrouvé, enveloppé dans un tissu paraffiné, aux confins de la Hongrie, à Sabaria, sur les lieux mêmes où Ovide, comme le veut la tradition, serait décédé après avoir quitté la mer Noire, soit qu’il eût finalement obtenu sa grâce, soit à la suite de la mort d’Auguste…

Religio Medici

L’article de la Wikipedia anglophone sur ce Musaeum Clausum cite à son propos Jorge-Luis Borges:

Like Pseudodoxia Epidemica, Musaeum Clausum is a catalogue of doubts and queries, only this time, in a style that anticipates Jorge Luis Borges, a 20th century Argentinian short-story writer who once declared: "To write vast books is a laborious nonsense, much better is to offer a summary as if those books actually existed."

On trouve le texte de ce tract sur le site de l’Université de Chicago, avec le reste de l’oeuvre de Sir Thomas Browne, et sa traduction en français par Bernhard Hoepffner. (Le Musaeum Clausum a une page sur Facebook "aimée" par trois personnes, dont moi-même depuis un instant, "happy few", very few ;-).)

(images Wikimedia Commons)

nietzsche.tv (Malheur au penseur qui n’est que le terrain de ses conclusions)

janvier 25, 2011

J’ai trouvé le texte original de l’extrait précédent sur le site nietzsche.tv qui s’avère, grâce à l’épatante bookmarklette dotEPUB, une source insepérée: je viens de rajouter à ma bibliothèque epub l’essentiel de l’oeuvre de Nietzsche en allemand!

Pour la bonne bouche, l’aphorisme suivant (382):

Jardinier et jardin. – Les jours humides et sombres, la solitude, les paroles sans amour que l’on nous adresse, engendrent des conclusions semblables à des champignons : nous les voyons apparaître devant nous, un matin, sans que nous sachions d’où elles viennent et elles nous regardent, grises et moroses. Malheur au penseur qui n’est pas le jardinier, mais seulement le terrain de ses plantes!

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Nietzsche et sa moustache

janvier 24, 2011

Aurore, 381:

l’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, – les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire: un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence – et devant lui on se comporte en conséquence. (trad. H. Albert)

(La barbe est un voile, la moustache un masque.)

Il est à peu près impossible de résister à y reconnaître un autoportrait et de se dire: "Ah, je comprends le pourquoi de cette monstrueuse moustache, de cette moustache à faire de l’ombre…". Un pas de plus et l’on reconnaîtrait dans ce portrait physico-moral le fin mot de l’oeuvre elle-même.

(cité par R. Enthoven la semaine dernière)
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Jean Racine: lettres d’Uzès (1661-1662), extraits

décembre 17, 2009

En complément du billet précédent, quelques extraits des lettres que Racine envoie d’Uzès, où l’on voit que son sentiment à l’égard d’Uzès évolue avec la durée de son séjour (source)

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Racine en Occitanie (lettre d’Uzès à La Fontaine, 1661)

décembre 17, 2009

A l’automne 1661 Jean Racine a bientôt 22 ans[1]. Sa famille est inquiète de la voir s’engager dans une carrière littéraire et mondaine, au mépris des enseignements et principes de ses maîtres jansénistes de Port-Royal, et l’envoie auprès de son oncle maternel, Antoine Sconin, vicaire général d’Uzès, pour étudier la théologie, avec l’idée de lui obtenir un bénéfice écclésiastique.

Il raconte son voyage de Paris à Uzès et les premières impressions de son installation auprès de son oncle dans une lettre à La Fontaine, avec qui il s’était lié étroitement d’amitié malgré la différence d’âge. La verve et la jeunesse de cette lettre la rendent d’une lecture délicieuse mais au-delà son intérêt vient de ce qu’elle nous montre, à une époque où le concept moderne de nation n’existe pas encore et n’est qu’en formation dans le laboratoire de Louis XIV et de Colbert, l’appréhension des contrées occitanes par un vrai Français de France, c’est-à-dire d’Ile-de-France, sans contentieux, sans revendication et sans ressentiment. Uzès, proche de Nîmes et d’Avignon, est dans cette partie extrême du Languedoc, sur la rive droite du Rhône [2] qui touche à la Provence et s’en colore comme d’un reflet. En une époque où, en fait d’Occitanie, la Gascogne, ses cadets, Montaigne et Henri IV, avaient pris une place sur la scène française, Uzès pouvait assez bien représenter le reste des terres de langue d’oc [3].

Et ce qui frappe à la lecture de la lettre, c’est combien on y retrouve les invariants ou du moins les caractéristiques habituelles du voyage à l’étranger.

Le dépaysement linguistique d’abord:

Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète, qu’un Moscovite en auroit besoin dans Paris. Néanmoins je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’espagnol et d’italien; et comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre.[4],

le dépaysement culinaire:

L’huile qu’on en tire sert ici de beurre, et j’appréhendois bien ce changement; mais j’en ai goûté aujourd’hui dans les sauces, et, sans mentir, il n’y a rien de meilleur. On sent bien moins l’huile qu’on ne sentiroit le meilleur beurre de France.

le dépaysement érotique enfin[5]:

Toutes les femmes y sont éclatantes, et s’y ajustent d’une façon qui leur est la plus naturelle du monde. (..) Mais comme c’est la première chose dont on m’a dit de me donner de garde, je ne veux pas en parler davantage.

Tout cet exotisme est appréhendé avec plaisir, sympathie et presque de la jubilation. Le séjour se prolongeant, cela changera un peu.

Notes:

  1. nous fêterons le 370ème anniversaire de sa naissance mardi prochain
  2. Les bateliers du Rhône appelaient encore à l’époque de Frédéric Mistral reiaume la rive droite et emperi sa rive gauche parce que le Rhône séparait les terres vassales du roi de France de celles relevant du Saint Empire Romain Germanique
  3. si, pour être juste, l’on excepte le Limousin, auquel Molière fera un sort particulier – ou le Périgord de La Boétie.
  4. Où se marque toutefois un léger étonnement, qui semble témoigner que la différence linguistique n’était pas forcément bien connue à Paris, qualitativement différente en tous cas des différence que faisaient avec la langue de la ville les différents patois ou dialectes de la France d’oïl
  5. et à l’approche de la Méditerranée, le constat d’un plus grand souci de la vertu des femmes

Après le saut le texte de la lettre…

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Francis Bacon sur les modes de lecture (1597)

octobre 11, 2009

Certains livres sont à goûter, d’autres à avaler, et quelques uns sont à mâcher et à digérer: c’est-à-dire que certains livres sont à lire seulement partiellement; d’autres sont à lire, mais sans trop de soin; et quelques uns, peu nombreux, sont à lire complètement, avec diligence et attention.

Some books are to be tasted, others to be swallowed, and some few to be chewed and digested: that is, some books are to be read only in parts; others to be read, but not curiously; and some few to be read wholly, with diligence and attention.

Francis Bacon: Essays (Essay L on Study), 1597. Cité par David A. Bell ici.

Shen Zhou, 1492

mars 8, 2009

Une nuit de l’automne 1492, le peintre Shen Zhou, pose ces notes sur une peinture qu’il vient de faire:

Nuit de veille / Shen Zhou, 1492 (National Palace Museum, Taipeh)

Nuit de veille / Shen Zhou, 1492 (National Palace Museum, Taipeh)

Par une nuit froide, le sommeil est doux. Je me suis éveillé au milieu de la nuit, l’esprit clair et serein, sans désir de me rendormir. Je me suis habillé et me suis assis face à la chandelle vacillante. Sur la table il y avait quelques livres, j’ai choisi parmi eux un volume au hasard et j’ai commencé à lire. Mais trop fatigué, j’ai reposé le livre et me suis assis clmement, mains croisées. Une longue pluie venait de tomber et la lune pâle brillait par la fenêtre. Tout n’était que silence.

J’aime par nature rester assis la nuit. Aussi très souvent je déroule un livre sous la lampe et le parcours habituellement jusqu’à la deuxième veille, puis je m’arrête. La clameur des hommes n’a pas encore cessé que déjà l’on a envie de se plonger dans l’étude. Mais il est rare de trouver le calme à l’extérieur et la paix en dedans…

Comme elle est grande, la force qu’on gagne à rester assis de nuit. En se purifiant ainsi l’esprit, en restant assis seul durant de longues veilles à la lueur de la chandelle, on ouvre son espace intérieur et on commence à comprendre les choses. Cela, c’est sûr, je parviendrai à l’atteindre.

J’ai écrit ces notes une nuit de veille de l’automne 1492, le 16e jour du 7e mois.

(cité et traduit par Anne Kerlan Stephens, Poèmes Sans Paroles. Paris: Hazan, 1999)

Et je pense à un autre lettré et à la lettre qu’il écrit, un automne aussi, 11 années plus tard, de l’autre côté du vieux monde.

Calena / Nové / Nadal (Luc, 2:8-14)

décembre 25, 2008

En complément du dernier Moulin à Paroles, j’avais envie hier d’ajouter deux versions du passage de Luc présenté par CJ: l’original (pour ce qu’on en sait) en grec et la version occitane. J’ai découvert alors qu’il est très difficile, voire impossible, de trouver sur Internet les évangiles (ni la Bible en général) en occitan (en tous cas je n’ai pas trouvé). Ce qui est très surprenant alors que la Bible est sans doute le texte le plus traduit au monde.

Faute d’une traduction du texte sacré, l’occitan, le provençal nommément, offre l’adaptation populaire du texte de Luc sous forme de chant de Noël. Chaque année me revient invinciblement "Pastres rintratz" que je chante à tue-tête, dans la voiture ou en marchant tous les 24 et 25 décembre, tel qu’il a été interprété par Montjòia dans les années 70. Je n’en connais pas l’origine exacte sinon que c’est un Noël provençal du 16e ou du 17e siècle.

Pastres, rintratz vòstrei tropèus

Pastres, rintratz vòstrei tropèus
E corrètz lèu en grand diligença
Per adorar la bèla naissença
D’aqueste enfant que vèn dau cèu.
Anirem toei d’aqueste pas
Fringar davans eu lei cinc pas.
Eu ei naissut dins Ventabren
Desmantelat come Romanhòla
Plorant caumatge subre la viòla
Dins una crupi sensa fen.
E tot çò que vautrei podretz
Per eu de boan cuer va faretz.
A costat sa maire veiretz
Lo boan José qu’ei lo sieu paire
L’ai e lo buòu de l’autre caire
Per vos mostrar çò que faretz.
Anirem toei d’aqueste pas
Fringar davans eu lei cinc pas
Alora anèm d’aqueste pas
L’adorar dintre sa logeta
E au son de nòstrei musetas
Fringar davans eu lei cinc pas
E tot çò que nautrei podrem
Per eu de boan cuer va farem.

Version grecque (les crochets correspondent à des variantes):

8. Καὶ [ἰδοὺ] ποιμένες ἦσαν ἐν τῇ χώρᾳ τῇ αὐτῇ ἀγραυλοῦντες καὶ φυλάσσοντες φυλακὰς τῆς νυκτὸς ἐπὶ τὴν ποίμνην αὐτῶν.
9. καὶ ἄγγελος κυρίου ἐπέστη αὐτοῖς καὶ δόξα κυρίου περιέλαμψεν αὐτούς, καὶ ἐφοβήθησαν φόβον μέγαν.
10. καὶ εἶπεν αὐτοῖς ὁ ἄγγελος, Μὴ φοβεῖσθε, ἰδοὺ γὰρ εὐαγγελίζομαι ὑμῖν χαρὰν μεγάλην ἥτις ἔσται παντὶ τῷ λαῷ,
11. ὅτι ἐτέχθη ὑμῖν σήμερον σωτὴρ ὅς ἐστιν Χριστὸς κύριος ἐν πόλει Δαυίδ·
12. καὶ τοῦτο ὑμῖν τὸ σημεῖον, εὑρήσετε βρέφος ἐσπαργανωμένον καὶ κείμενον ἐν φάτνῃ.
13. καὶ ἐξαίφνης ἐγένετο σὺν τῷ ἀγγέλῳ πλῆθος στρατιᾶς οὐρανίου αἰνούντων τὸν θεὸν καὶ λεγόντων,
14. Δόξα ἐν ὑψίστοις θεῷ καὶ ἐπὶ γῆς εἰρήνη ἐν ἀνθρώποις εὐδοκία[ς].

Et puis j’ai tout de même tenté une version occitane (tendance nissarde):

8. Et li avia dei pastres en aqueu pais qu’estavan per lu camps et velhavan li nuechs sus lu sieu tropeus.
9. Et, ve, un àngel dou Senhe apareguèt en elus et la gloria dou Senhe resplendiguèt tot entorn d’elus, et fogheron espaurugats d’una gran paur.
10. Et l’àngel diguet en elus: non aiguetz pas paur, veetz, que vi anonci bona nova d’una gran joia que serà per tot lo poble.
11. perqué v’es naissut anc’uei un sauvador, qu es Messìa Senhor, en la citat de David.
12. Et veici per vautre lo senhau: troberetz un bambin enfaissat et ajassat dins una grupia.
13. Et tot d’un cop foguèt m’au àngel una multituda de l’armada dou ceù que laudavan lo Diéu et diiàn:
14. Gloria en Diéu en lo soubran dei ceus et sus la terra patz en lu òmes m’au bon voler.

(Mon occitan n’est pas très solide et j’accueillerais toute correction ou suggestion avec reconnaissance. – màj: quelques corrections faites le 25 au soir.)

Machiavel: la conversation des anciens (lettre à F. Vettori)

novembre 16, 2008

Lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513:

vêtu décemment pour l’occasion j’entre dans les cours antiques des hommes antiques, où, reçu par eux avec amitié, je me nourris de cet aliment qui seul est mien et pour lequel je suis né; où je n’ai pas honte de parler avec eux, et de leur demander raison de leurs actions; et eux, dans leur humanité, me répondent; et pour 4 heures, je ne sens le moindre ennui, j’oublie tout souci, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne me trouble pas: je me livre tout entier à eux. Et parce que Dante dit qu’il n’y a pas de science sans la rétention de ce qui a été compris, j’ai noté ce qui par leur conversation m’est apparu important, et composé un opuscule de Principatibus.

Plus d’extraits, en italien et traduits, après le saut.
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Parole et écriture / Jean-Jacques Rousseau (1761)

octobre 29, 2008

(Fragment "Prononciation", 1761; in Pléiade, OC (1964), t. 2, p. 1248 sq.)

Les langues sont faites pour être parlées, l’écriture ne sert que de supplément à la parole; [...] Le plus grand usage d’une langue étant donc dans la parole, le plus grand soin des Grammairiens devrait être d’en bien déterminer les modifications; mais au contraire ils ne s’occupent presque uniquement que de l’écriture. Plus l’art d’écrire se perfectionne, plus celui de parler est négligé. On disserte sans cesse sur l’orthographe, et à peine a-t-on quelques règles sur la prononciation.

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