Tundla junction, 1: une jeune japonaise

novembre 23, 2009

Tundla junction – 15 mars 1996

Le cyclo-pousse avait voulu que nous repassions par l’échoppe de son “boss”. Il m’avait raconté une histoire un peu compliquée, comme souvent ici, mais je soupçonnais qu’il venait toucher sa commission (la veille, j’avais acheté là des bijoux en argent, deux bracelets de cheville et une bague, un ”indian star ruby”, une pierre mauve qui exposée à une source de lumière produit six rayons en étoile). J’étais irrité mais j’ai fait contre mauvaise fortune bon coeur. Je suis resté assis dans le ricksha avec mon sac Adidas entre les pieds. Il était six heures et quart et mon train partait de Tundla vers minuit.

Mon train pour Allahabad partait de Tundla, Tundla junction. Le Lonely Planet ne dit rien de cette gare. Tundla est assez loin d’Agra, à l’est, une vingtaine de kilomètres ou un peu plus. Il faut donc prendre un bus d’abord, qui part du Vijli bus stand, une station au sud de la vieille ville. J’ai regardé les murs du Fort Rouge, tandis que nous les longions, avec un peu de regret: je ne l’aurai pas visité, je n’aurai rien vu de la vieille ville d’Agra. Mais je suis contraint par le programme que je me suis fixé à Delhi, matérialisé par la liasse de billets de train que le sikh de Bhikaji Cama Place m’a fait établir et je ne peux pas changer le rythme de mes étapes.

La station de bus est dans un quartier populaire, plein d’un désordre de bus de toutes sortes, entouré de murs, et presque sans signalisation. J’ai fait un tour du côté des bus au départ et de ceux qui étaient les plus proches de l’entrée de la station, et je me suis rendu compte qu’il ne serait pas facile de trouver mon bus pour Tundla. Il y avait bien un petit stand d’information près du portail mais il était fermé et à en juger par son apparence il ne devait pas ouvrir souvent. Debout dos au guichet clos, un peu sur le côté, toute droite et pâle, se tenait une Japonaise qui semblait perdue. Elle avait entre les mains un gros livre, un indicateur des chemins de fer indiens, en japonais. Je lui ai demandé où elle allait.

Autour de nous, dans toute la station (et la station était pleine de monde, de gens et de paquets, qui montaient et descendaient des bus, qui étaient déchargés, amarrés sur le toit, ou qui attendaient ou qui comme moi cherchaient leur bus), il n’y avait que des Indiens. La jeune fille ne parlait pas bien anglais. Elle me dit qu’elle allait à Bénarès, qu’on l’y attendait, je n’ai pas compris s’il s’agissait d’amis ou de son ami, qu’elle devait retrouver là-bas. Elle n’avait pas de billet et elle voulait prendre le Brahmaputra Mail à 22:30. Elle m’a montré, dans son indicateur japonais, l’horaire de son train. Je me suis rendu compte qu’elle était perdue, un peu paniquée, même si elle ne le laissait pas trop paraître, au ton de sa voix, au petit tremblement, à la façon dont elle me répondait: lorsque je m’étais adressé à elle, je l’avais vu surmonter une réticence à me répondre. Avec ma barbe ample et hirsute, mon long nez et le mouchoir rouge que je portais autour du cou pour me protéger des courants d’air (et je devais porter sur mon crâne dégarni la calotte bariolée qu’E. m’avait dénichée à Goa), j’avais quelque chose du brigand de conte bouddhiste. Elle était toute jeune et plutôt jolie, ses vêtements clairs étaient impeccablement propres mais un peu de désordre dans ses cheveux, autour de son front, attestait qu’elle avait eu du travail déjà à venir jusqu’ici. Un gros sac bordeaux, qui semblait lourd, était posé contre ses jambes. Je lui ai demandé de surveiller mon sac, que je posai contre le sien, pendant que j’allais aux informations.

Tout à coup je ne sais plus. Que s’est-il passé entre le moment où je suis revenu vers la jeune fille avec mes renseignements et celui où je l’ai vue assise dans l’autre bus, celui dont on m’a dit qu’il partirait plus tard. Il a bien fallu que nous partions chacun de son côté. Quel renseignement lui avais-je donné?

Voilà maintenant d’autres morceaux qui reviennent. Le bus, la nuit…


Copistes (3:Orhan Pamuk)

novembre 18, 2009

“Ceux qui remarquent avec surprise que, dans les pays musulmans, les rayons des bibliothèques sont remplis de livres où foisonnent les commentaires et les annotations manuscrits devraient, au lieu de s’étonner, lancer un coup d’oeil aux multitudes d’hommes briséés que l’on croise dans les rues. “

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Copistes (2: Ibn Arabî)

novembre 18, 2009

“Je lus un livre. (…) Puis je me retrouvai en train d’étudier les chiffres et les lettres du livre et je compris grâce à la calligraphie que le texte avait été écrit par le fils du cheik Abdurrahman, cadi de la ville d’Alep. Quand je repris mes esprits, je me trouvai en train d’écrire le chapitre que vous êtes en train de lire. Et je compris soudain que le chapitre écrit par le fils du cheik et le chapitre que j’avais lu en état de transe étaient les mêmes que le chapitre du livre que je suis en train d’écrire.”

Ibn Arabî, Futûthat al-Mekkiya, cité par Orhan Pamuk, La Vie nouvelle (trad. M. Andac, Gallimard, 1999, p. 389).


Copistes (1: Byzance)

novembre 18, 2009

A Byzance,

“le copiste doit être considéré comme un lecteur, voire comme l’unique véritable lecteur du texte, puisque la seule lecture qui amène à une pleine compréhension du texte est l’acte de copie.”

Luciano Canfora (Il Copista come autore, Palerme, 2002), cité par Guglielmo Cavallo dans Lire à Byzance, Paris: Les Belles Lettres, 2006 (p. 76). Lisez la suite de cette entrée »


Pierre Chaunu: leçon pour la paix (2006)

octobre 24, 2009

les conflits du Proche-Orient sont d’origine beaucoup plus récente qu’on ne veut vous le faire croire; ils ne remontent pas vraiment aux croisades dont Dupront a montré qu’elles fécondèrent l’estime mutuelle entre chrétiens et musulmans; la manière dont fut faite – et mal- la décolonisation est l’explication première; si l’histoire n’est pas si ancienne, la solution n’est donc pas si éloignée…

Leçons pour la paix/Pierre Chaunu.- Le Cerf, 2006 (cité par Jean Lebrun sur son blogue “Quai de Seine“)


Musée Henri Pollès (la salle de bains)

octobre 11, 2009


Musée Henri Pollès (la salle de bains)

(Pour illustrer le billet précédent: je n’ai pas trouvé d’image de cuisine…)

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Francis Bacon sur les modes de lecture (1597)

octobre 11, 2009

Certains livres sont à goûter, d’autres à avaler, et quelques uns sont à mâcher et à digérer: c’est-à-dire que certains livres sont à lire seulement partiellement; d’autres sont à lire, mais sans trop de soin; et quelques uns, peu nombreux, sont à lire complètement, avec diligence et attention.

Some books are to be tasted, others to be swallowed, and some few to be chewed and digested: that is, some books are to be read only in parts; others to be read, but not curiously; and some few to be read wholly, with diligence and attention.

Francis Bacon: Essays (Essay L on Study), 1597. Cité par David A. Bell ici.


Walter Benjamin sur la citation

août 9, 2009

Hannah Arendt (1968): Walter Benjamin, 1892-1940, p. 87:

Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte de l’autorité survenues à son époque étaient irréparables, et il concluait qu’il lui fallait découvrir un style nouveau de rapport au passé. En cela, il devint maître le jour où il découvrit qu’à la transmissibilité du passé, s’était substitué sa “citabilité”, à son autorité cette force inquiétante de s’intaller par bribes dans le présent et de l’arracher à cette “fausse paix” qu’il devait à une complaisance béate. “Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions” (Schriften, I, 571).


Walter Benjamin: la fin de l’expertise (“L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique”, pp. 48-49)

août 9, 2009

il n’existe guère aujourd’hui d’Européen qui, tant qu’il garde sa place dans le processus de travail, ne soit assuré en principe de pouvoir trouver, quand il le veut, une tribune pour raconter son expérience professionnelle, pour exposer ses doléances, pour publier un reportage ou un autre texte du même genre. Entre l’auteur et le public, la différence est en voie, par conséquent, de devenir de moins en moins fondamentale. (…) A tout moment, le lecteur est prêt à devenir écrivain.

Plus d’extraits après le saut ->

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Commentaire sur Voix Haute (Léo et Léa)

juin 14, 2009

Pour mémoire après le saut un long commentaire sur l’article “Léo et Lea” du blogue “Voix Haute” (pour mémoire et parce que le thème a déjà été abordé plusieurs fois ici et que je ne vois pas comment envoyer des trackbacks depuis Blogger).

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