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“Pouvoir et persuasion…” / Peter Brown (1. empire, cités, élites, rhétorique) mai 27, 2007

Posted by MRG in Antiquité classique, Antiquité tardive, Méditerranée, Peter Brown, Rome, culture, politique, éducation.
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Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive: vers un Empire chrétien / Peter Brown, trad. Pierre Chuvin.- Paris: Le Seuil, 1998 (1992)

Chap. 1: La devotio: l’aristocratie et les élites.

La condamnation des sacrifices par Constantin, la fermeture et la spoliation de nombreux temples sapèrent aussi l’autonomie culturelle des cités. Les notables locaux se virent refuser le droit de recourir aux cérémonies religieuses qui avaient précisément permis, autrefois, à chaque cité de donner une expression publique à la conscience de son identité. Il n’était plus recommandé de faire des sacrifices, de visiter des temples ou de célébrer sa cité comme demeure de dieux particuliers liés à la communauté civique par des rites locaux particuliers. A la place, la cour chrétienne proposa un nouveau patriotisme à la taille de l’Empire. Il était centré sur la personne et la mission d’un souverain universel désigné par Dieu, dont l’intérêt vaste et profondément abstrait pour la globalité de l’Empire faisait paraître mesquine et triviale l’ancienne loyauté à chaque cité bien individualisée, loyauté qui s’était exprimée avec tant de coeur dans le vieux système polythéiste.

Centralisation

Le maintien d’un système impérial autocratique impliquait un combat permanent contre la distance. Les détenteurs du pouvoir étaient bien trop faciles à isoler du monde qu’ils prétendaient contrôler. (…) Le noyau central du pouvoir impérial – l’empereur, avec ses préfets du prétoires, les généraux, les chefs de la bureaucratie, les officiers palatins et les conseillers personnels – se réservait autant de décisions finales qu’il lui était possible. Aux réunions du consistorium, les généraux et les chefs des différents domaines du gouvernement étaient convoqués ad hoc: pour se tenir en présence de l’empereur sur son trône – d’où son nom. Des discussions passionnées s’ensuivaient parfois, où le ton montait et les gestes s’animaient. Mais l’empereur pouvait clore le débat à tout instant, simplement en se levant de son siège. (p. 24)

En 245 ap. J.-C., on voit (…) un groupe de villageois de l’Euphrate disposés à attendre huit mois à Antioche afin de rapporter chez eux un ordre émanant du préfet en personne. Ce document remarquable (…) montre que la centralisation du système impérial résultait d’una attente des sujets à l’égard des empereurs et des plus hauts fonctionnaires autant que de l’initiative de ces derniers. (p. 25)

Terriblement actif et hautain en son centre, le gouvernement impérial se trouvait encalminé sur une mer des Sargasses à l’abord des provinces [Jones]. L’énorme majorité des faits discutés dans ce livre provient des écrits de ceux qui vivaient en sécurité à distance de la cour. (p. 26)

Adventus

(…) la cérémonie de l’adventus, l’entrée solennelle de l’empereur ou de ses représentants dans une ville. C’était un évènement de première importance dans l’imaginaire politique de l’époque. Un petit groupe de notables, vêtus de robes blanches de cérémonie qui les désignaient comme conseillers municipaux, faisaient la haie à l’extérieur des portes de la ville. Derrière eux, en rangs soigneusement ordonnés, se tenaient les représentants des autres groupes professionnels – les corporations, le clergé et les factions du cirque. La foule se pressait derrière eux, jusque dans les rues de la ville, se hissant sur les toits et se perchant sur les tas d’ordures pour mieux voir le nouvel arrivant descendre l’avenue principale dans sa voiture haute sur roues. Les notables recevaient les gouverneurs provinciaux avec des acclamations et des discours solennels de bienvenue. Ils avaient rarement affaire à un fonctionnaire plus élevé et pratiquement jamais à l’empereur lui-même. Même dans les centres les plus importants, il était rare de voir un empereur ou un préfet du prétoire. Antioche fut la seule ville d’Orient, en dehors de Constantinople, dans laquelle les empereurs firent de longs séjours, y passant en tout une décennie entre 337 et 377. Après 378, ils partirent pour Constantinople, sans retour. Le grand palais, construit sur une île de l’Oronte pour abriter l’empereur et sa cour, devint une coquille vide, sur les degrés de laquelle un ermite planta sa tente. (p. 29)

Cités

Bien que la cour ne dût pas y résider de façon permanente avant 395, l’inauguration de Constantinople en 330 et l’expansion rapide d’un ordre sénatorial oriental, recruté parmi les notables des cités provinciales grecques, sous le règne de Constance II, successeur immédiat de Constantin, boulversèrent la situation: désormais, même une métropole aussi pretigieuse qu’Antioche se révélait incapable d’offrir aux membres de son conseil municipal un statut et des privilèges comparables à ceux que dispensait Constantinople. Dans tout l’Orient grec, la réussite à la cour impériale valut dispense d’obligations civiques: “A la fin, l’Empire et les cités qui le constituaient se trouvèrent en compétition directe et durable pour les mêmes ressources humaines et financières [Millar].”
La condamnation des sacrifices par Constantin, la fermeture et la spoliation de nombreux temples sapèrent aussi l’autonomie culturelle des cités. Les notables locaux se virent refuser le droit de recourir aux cérémonies religieuses qui avaient précisément permis, autrefois, à chaque cité de donner une expression publique à la conscience de son identité. Il n’était plus recommandé de faire des sacrifices, de visiter des temples ou de célébrer sa cité comme demeure de dieux particuliers liés à la communauté civique par des rites locaux particuliers. A la place, la cour chrétienne proposa un nouveau patriotisme à la taille de l’Empire. Il était centré sur la personne et la mission d’un souverain universel désigné par Dieu, dont l’intérêt vaste et profondément abstrait pour la globalité de l’Empire faisait paraître mesquine et triviale l’ancienne loyauté à chaque cité bien individualisée, loyauté qui s’était exprimée avec tant de coeur dans le vieux système polythéiste.
Au niveau local, le résultat le plus évident de cette centralisation abrupte du pouvoir, fut une fracture au sein de l’élite. (…) Nombre de notables snobèrent la culture grecque traditionnelle de leur cité en quittant Antioche pour aller apprendre le latin et le droit romain dans les écoles de Beyrouth. (pp. 35-36)

Dans le long terme l’effet sur les cités des changements que nous venons de décrire se révéla aussi radical que celui qui accompagna l’absorption des anciennes communes italiennes dans les états territoriaux absolutistes de l’Italie d’après la Renaissance: le sens de l’identité locale, pour ce qui en persista dans ces cités, dut être préservé dans des circonstances profondément différentes. (p. 37)

Rhétorique

Loin d’être devenue inutile du fait de la structure autocratique du gouvernement de l’Empire tardif, la rhétorique fleurissait littéralement dans ses nombreuses failles. Parce que la rhétorique transformait les rugissements d’un organisme politique incontrôlé en musique classique édifiante. Elle présentait aux contemporains bien élevés l’image puissante d’un monde politique rendu cohérent non par la force, la collusion et le favoritisme, mais par les logoi, la magie ancienne et efficace des mots grecs. Les empereurs et les gouverneurs s’inclinaient, non parce qu’ils étaient souvent peu sûrs d’eux-mêmes, mal informés ou faciles à corrompre; mais parce qu’ils avaient été sensibles à la grâce absolue et à la sagesse de discours soigneusement construits. Les gouverneurs ne se cherchaient pas des alliés ou ne respectaient pas les intérêts bien établis par peur de l’isolement ou par intuition que le système fiscal romain tardif fonctionnait au mieux dans la collusion avec les riches. Mais parce que leur culture raffinée les conduisait à voir dans les notables locaux, hommes de la paideia, des alliés “naturels”, des compagnons par l’esprit. (pp. 50-51)

Commentaires»

1. "Pouvoir et persuasion dans l'Antiquité tardive" / Peter Brown (1992) + remarques sur 2 anciens tabous en histoire « cercamon - mai 27, 2007

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