Lecture silencieuse / Borgès septembre 25, 1998
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Relecture de l’article de Borgès, “du culte des livres”. Il y a là tout le génie de Borgès (du moins le Borgès de l’érudition) et ce qui peut apparaître comme ses limites. D’une part la maîtrise d’un corpus culturel remarquablement large et complet (réellement cosmopolite, équilibré, compte-tenu de son appartenance à la culture occidentale) qui lui permettent de pointer avec une justesse rare, et d’autre part le ton du dilettante dépassionné, presque blasé, quelque-chose du non-dupe, qui fait que les problèmes, les énigmes, les pistes de recherche sont comme recouverts, gommés. Il y a peut-être dans des textes comme celui-ci le reflet de l’habitude du conférencier, quelque peu vulgarisateur, qui sait instruire sans pédantisme (ou, si l’on veut coller à la valeur étymologique, un pédantisme si léger et de si bon ton qu’il passe inaperçu: instruire en divertissant) et garder l’intérêt d’un auditoire par l’exposition de faits piquants ou paradoxaux. Voir ce qu’il dit quelque part de l’activité de conférencier qu’il entame à 47 ans. C’est en 1946, et Borgès le narre dans l’”Essai de biographie” du Livre des préfaces. Le texte “du Culte des livres” est de 1951, soit 5 ans après le début de cette activité.
J’ai déjà noté quelque part combien le ton des articles de Borgès occulte la justesse de son pointage en le faisant passer facilement pour de l’évidence (du moins pour l’informé), au point que ce n’est qu’avec le temps et la relecture qu’elle devient impressionnante.
Peut-être faut-il reconnaître là quelque variété d’ésotérisme (et l’on suivrait là une suggestion du texte lui-même: la parole d’Evangile qui y est citée).
Mais j’en viens au fond: ce que je cherchais dans l’article de Borgès, c’était une formulation “classique” (c’est-à-dire, aussi, d’une certaine tenue littéraire et lapidaire) de la thèse de Balogh. Je dois dire que je l’ai trouvée, sous une forme qui semble d’évidence mais où je peux reconnaître, maintenant que je relis l’article informé de ses attendus, beaucoup d’éléments de la problématisation de cette thèse.
“Du Culte des livres” in Enquêtes (Otras inquisiciones, 1951) / Jorge-Luis Borgès (Pléïade, OC. t1)
Je viens de recopier le premier passage. Comme ma position, couché, est assez inconfortable, que j’ai du mal encore avec l’usage de mes lunettes de presbyte (la demie lune est trop basse pour le haut de l’écran), que la photocopie sur quoi je prends mes citations est éloignée, je me rends compte combien le texte de Borgès est facile à mémoriser, combien son style est simple, naturel, comme les éléments des phrases s’enchaînent aisément, combien ils sont attendus; et en même temps combien ce style est mauvais (dans la traduction au moins), imprécis, relâché: le “selon moi” adjoint à une proposition indécise (et évidente) est parfaitement inutile et brouille le sens, m’a obligé de relire 2 fois d’abord (on lit spontanément: “condamnerait selon moi”). Et ensuite l’identification d’une opinion à une plaisanterie (il s’agit en réalité d’une phrase ou d’une proposition, qui à la fois est l’expression d’une opinion et la mise en oeuvre d’une plaisanterie) donne une impression fâcheuse d’à-peu-près.
La phrase importante, dans un premier temps, est la dernière (!). 1ère thèse de l’article de Borgès (quant à la lecture silencieuse).
Pour les Anciens, le langage écrit n’était qu’un succédané du langage oral (une simple technique, non une magie).
Donc ils ne vénéraient pas le livre.
La lecture silencieuse est une technique inventée à la fin du IVe siècle.
C’est elle qui, en transférant le sens aux signes écrits, a donné naissance au culte des livres.
Mais l’exemple alexandrin vient, selon moi, contredire l’affirmation qu’elle introduit. Je veux considérer la bibliothèque d’Alexandrie comme le rejeton des bibliothèques orientales, comme celle de Ninive, les similitudes sont trop pertinentes (voir citation faite la semaine dernière). Le mouvement du temps, entre Ninive et Alexandrie, étant plutôt celui d’une laïcisation, d’une technicisation de l’objet écrit (mouvement imparfait).
Ce cosmopolite de Borgès, ce bon connaisseur de l’Orient lointain (Inde, Chine) ou récent (Islam), ne comprend dans les Anciens que les Grecs et les Latins (les Indo-européens), voir la suite, le gauchissement.
Lettre d’un roi assyrien du VIIe siècle (Asurbanipal) septembre 18, 1998
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(in: Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- Philippe Lebaud, 1998 [1995]; p. 197)
Commandement royal à Kudurranu. [...] Sitôt que tu auras vu ma tablette, prends
[3 noms d'hommes] et les scribes connus de toi à Borsippa, et rassemble toutes les tablettes qui sont dans leurs maisons, et toutes les tablettes déposées dans le temple Ezida, [en particulier]:
tablettes [avec textes] pour les amulettes destinées au roi;
[tablettes] pour [rituels de purification dans] fleuves pour les jours du mois de Nisan,
amulettes pour [rituels de purification dans] fleuves pour le mois de Tashrit,
et pour [rituel appelé] “maison-de-l’eau -jaillissante”;
amulettes pour [rituels de purification dans] fleuves; [...]
quatre amulettes de pierre pour le chevet du lit royal et pour son pied; [...]
l’incantation “Puissent Ea et Marduk donner parfaite sagesse”;
toutes les séries disponibles sur bataille, avec autant de leurs tablettes additionnelles à colonne unique qu’il y a;
[l'incantation] “Que dans bataille une flèche ne vienne toucher aucun homme”;
[les séries] “Revenir au palais d’une tournée dans le désert”;
les rituels “Elever la main”;
[toute] inscription [sur les propriétés] de pierres et ce qui est bon pour la royauté; [...]
et toutes tablettes rares qui sont connues de toi et qui ne sont pas en Assyrie.
Recherche-les soigneusement et envoie-les moi. [...] Nul ne doit te refuser une tablette. Et s’il existe quelque tablette ou rituel que je n’ai pas mentionné à toi et que tu en aies connaissance et qu’elle soit bonne pour mon palais, recherche-la, confisque-la et envoie-la moi.
Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- 1995 septembre 18, 1998
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Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- Philippe Lebaud, 1998 [1995]:
1. (cf. p. 109) Histoire de Shulgi, fils d’Urnammu, fondateur de la dynastie d’Ur III (trad. 2113-2006), qui régna 48 ans et organisa une intense activité littéraire au service de sa politique. La dynastie d’Ur III, sumérienne, succède, après la période intermédiaire de domination des Gutis, au premier empire humain recensé, celui de Sargon d’Akkad (2371-2316).
Dans les textes retrouvés, Shulgi est présenté comme un surhomme, ou du moins comme un homme parfait. Mais l’important, est que sa biographie mentionne sa formation à la “maison des tablettes” (edubba), i-e l’école des scribes, et son excellence à cette occasion. Ce qui montre, que dans ce contexte au moins, la pratique de l’écriture et la formation de scribe n’est pas réservé à un caste étroite séparée de l’exercice direct du pouvoir.
Entre autres qualités remarquables, il fut le premier souverain connu à publier une collection de lois, explicitement destinée à protéger le faible contre le fort, et où, à la différence de la collection d’Hammurabi et de ce qu’on trouve dans la Bible, ce n’est pas la loi du talion qu’on voit fonctionner mais un principe de compensation pécuniaire.
Je me demande dans quelle mesure la mention de la formation de scribe ne constitue pas un trait particulariste sumérien. Pour ce que j’en ai compris, la dynastie d’Ur III constitue la dernière affirmation politique sumérienne (toujours la question du degré de fusion entre les Sumériens et les Sémites).
2. p. 196 sq. sur la fameuse “bibliothèque de Ninive”. La récolte de tablettes est liée à une conception magique. Le mode de constitution des grandes bibliothèques hellénistiques devient intermédiaire entre ce qu’est pour nous la constitution d’une bib. et cette récolte assyrienne qui semble bien destinée plus à capitaliser des puissances qu’à constituer un fonds consultable.(> citation)









