Sartre sur Proust (Antoine Compagnon)

janvier 3, 2012

Antoine Compagnon, « Proust et moi », 1992:

Le Degré zéro date de 1953. On ne répétera jamais assez que ce livre doit s’entendre comme une réplique au Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre, publié dans Les Temps modernes en 1947. Sartre n’aimait pas Proust, ou du moins il lui en voulait du dénouement tout proustien qu’il avait donné à La Nausée, où Roquentin découvrait une rédemption possible dans l’art. Dans la « Présentation des Temps modernes » [1948], Proust était le seul écrivain dont il était question un peu longuement, dans une attaque en règle contre celui en qui Sartre voyait le comble de l’irresponsabilité bourgeoise : «Pédéraste, Proust a cru pouvoir s’aider de son expérience homosexuelle lorsqu’il a voulu dépeindre l’amour de Swann pour Odette ; bourgeois, il présente ce sentiment d’un bourgeois riche et oisif pour une femme entretenue comme le prototype de l’amour : c’est donc qu’il croit à l’existence de passions universelles [...]. Proust s’est choisi bourgeois, il s’est fait le complice de la propagande bourgeoise, puisque son oeuvre contribue à répandre le mythe de la nature humaine. »
Pour Sartre, Proust est alors l’ennemi absolu, le summum de l’« esprit d’analyse » servant au maintien des privilèges de classe.

Athènes 2011

novembre 4, 2011

Maria Margaronis dans “The Nation”:

Revenant en Grèce après trois mois, j’ai trouvé un Etat proche de la dissolution et un peuple désespéré.

L’air est plein de menaces et de rumeurs qui changent tous les jours: projets de nouvelles coupes budgétaires et de nouveaux impôts, dates limite mouvantes pour prétendre à telle ou telle exemption, avertissements de mesures punitives contre ceux qui ne s’exécuteraient pas. Personne ne sait que croire; personne ne peut prévoir au-delà du lendemain. Des théories conspirationnelles de toutes sortes se précipitent pour remplir les vides, chaotiques comme les graffitis noirs griffonnés sur tous les murs.

Le gouvernement a abdiqué beaucoup de ses fonctions essentielles, paralysé par les dissensions internes, par les mesures inapplicables exigées par l’Union Européenne et le FMI, et par la rage de ses propres employés, qui pendant des jours ont occupé les principaux ministères. La police est débordée, sous-payées et en colère. De larges secteurs de la ville sont devenus des zones interdites excepté pour ces infortunés, immigrants pour une grande part, qui sont condamnés à vivre là[1]. Des hommes démunis poussent des charrettes pleines de débris de métaux à vendre (une récolte journalière peut procurer 7 euros si vous êtes chanceux); des drogués se piquent sur le trottoir; des hommes entrent et sortent de bordels remplis de femmes par le trafic. Depuis deux semaines une grève des éboueurs a laissé des tas d’ordure vertigineux se décomposer à tous les coins de rue: cartons vides, légumes pourris, restes de viande, vêtements en lambeaux et papier toilette, attendant d’être ramassés par le plus pauvre des pauvres.


  1. cf. Tensions Rise Over Illegal Immigrants In Greece

Murakami, essai manqué

octobre 9, 2011

Début de 1Q84 déchargé sur ma liseuse. Cette phrase:

“La sensation de distorsion qu’elle avait éprouvé depuis un moment avait sensiblement disparu.”

Je me demande si c’est là, cette imprécision, cette mollesse du style ou de la langue, le fait de l’auteur ou celui de la traductrice.

Je vais vérifier dans la version anglaise, elle aussi disponible en extrait:

“That earlier wrenching sensation had largely subsided.”

Bon, je crois que je vais lire Murakami en anglais!

(Mais je me demande: est-ce de l’archaïsme, cette impossibilité, cet insupport? Pourquoi ça me gêne et ça ne gêne pas X ou Y? Lorsque je lisais de la science-fiction, adolescent, j’ai dû en lire de pires et alors la curiosité du monde construit par l’imagination de l’auteur primait sur le souci du détail de ce monde, je crois je n’avais pas même ce souci, je n’avais pas appris ce souci, pas encore assez appris à lire?)

[ > Echanges sur Google + et sur Facebook.]


Nobel (Tranströmer et Dylan)

octobre 6, 2011

Donc ce n’est pas Bob Dylan mais Tomas Tranströmer qui est cet année le Nobel de littérature. J’aurais eu plaisir à fêter le héros de nos adolescences mais cela ne m’attriste pas. J’ai du mal à mettre Dylan (malgré la revendication du pseudonyme) sur la scène de la littérature, peut-être tout simplement parce que je n’ai jamais lu Dylan abstraction faite de sa musique et de sa voix.

Quant à Tranströmer, j’en ai tenté naguère une traduction qui eut l’heur de plaire à une vraie locutrice suédoise. Comme hors ce moment-là, cette découverte que je devais à Denis Castellas, je n’ai pu en partager le plaisir avec grand monde ( Laurent Margantin faisant exception notable – et unilatérale), j’avoue une minuscule et intime satisfaction à cette reconnaissance.


Bibliotheca abscondita (Sebald, les Anneaux…, 3)

août 6, 2011

Lady Dorothy & Sir Thomas Browne

Dans le dernier chapitre des Anneaux de Saturne, Sebald appelle à nouveau Thomas Browne, son “pays” de Norwich (le cosmopolitisme de Sebald est historique autant que géographique), dont il avait conté les pérégrinations du crâne dans le premier chapitre du livre. Il évoque son Musaeum Clausum, “tract”, court catalogue d’écrits et autres curiosités documentaires, imaginaires ou dont l’existence est supposée:

… La bibliothèque imaginaire de Browne contient en outre un fragment d’un récit du navigateur Pythéas le Massaliote, cité par Strabon, qui nous apprend que dans le très Grand Nord, au-delà de Thulé, l’air visqueux, analogue au corps gélatineux de la méduse et du poumon de mer, est d’une densité qui le rend à proprement parler irrespirable, mais aussi un poème disparu d’Ovide, written in the Getick language during his exile in Tomos, qui a été retrouvé, enveloppé dans un tissu paraffiné, aux confins de la Hongrie, à Sabaria, sur les lieux mêmes où Ovide, comme le veut la tradition, serait décédé après avoir quitté la mer Noire, soit qu’il eût finalement obtenu sa grâce, soit à la suite de la mort d’Auguste…

Religio Medici

L’article de la Wikipedia anglophone sur ce Musaeum Clausum cite à son propos Jorge-Luis Borges:

Like Pseudodoxia Epidemica, Musaeum Clausum is a catalogue of doubts and queries, only this time, in a style that anticipates Jorge Luis Borges, a 20th century Argentinian short-story writer who once declared: “To write vast books is a laborious nonsense, much better is to offer a summary as if those books actually existed.”

On trouve le texte de ce tract sur le site de l’Université de Chicago, avec le reste de l’oeuvre de Sir Thomas Browne, et sa traduction en français par Bernhard Hoepffner. (Le Musaeum Clausum a une page sur Facebook “aimée” par trois personnes, dont moi-même depuis un instant, “happy few”, very few ;-).)

(images Wikimedia Commons)


Le révérend Ives (Sebald, les Anneaux… 2)

août 6, 2011

L’un des pasteurs de St Margaret d’Ilketshall était le révérend Ives, mathématicien et helléniste d’un certain renom qui demeurait à Bungay avec sa femme et sa fille et dont on rapporte qu’il avait coutume, à la tombée du jour, de boire un verre de mousseux des Canaries [le traducteur, Bernard Kreiss, précise:"Cocktail à base de vin doux des Canaries, oeuf, canelle, noix de muscade et sucre"]. Nous sommes en 1795. Durant les mois d’été, on reçoit fréquemment un jeune aristocrate français qui a fui les horreurs de la Révolution. Ives s’entretient avec lui des poèmes homériques, de l’arithmétique newtonnienne et de l’Amérique où ils se sont rendus tous deux. Il est question des grands espaces qui s’offrent à l’homme dans ces contrées, des forêts immenses où les arbres sont plus haut que les colonnes de nos plus grandes cathédrales, mais aussi des chutes du Niagara, de la signification que confère à l’interminable vrombissement des masses d’eau le sentiment d’abandon auquel s’expose celui qui s’arrête à proximité de la cataracte. (p. 324)

Ilketshall St Margaret Church

Quelques phrases plus tard, après l’intervention de la fille du révérend, on devine qui est le vicomte, du moins ceux qui comme moi l’ont peu lu – les autres l’auront reconnu tout de suite. Pris dans la lecture suivi des Anneaux, le début de ce passage produit un effet intéressant: la visite du jeune vicomte vient se placer dans la série des stations que parcourt Sebald le long de la côte sud-est de l’Angleterre, de ses visites auprès de personnages isolés, sinon solitaires, chacun porteur d’une idée, d’une vision ou d’une histoire, comme cet Alec Garrard qui consacre son temps et son énergie à la construction d’une grande maquette, la plus exacte archéologiquement possible, du Temple de Jérusalem et qu’il vient de rencontrer au début du même chapitre.

(photo Martin Pettit sur Flickr)


Vologda (Sebald, les Anneaux de Saturne)

août 6, 2011

(Samedi 30 juillet 2011 sous le taud, au mouillage près de l’île Gallinara.)

Vologda, comme l’écrit Apollo Korzeniowski [le père de Joseph Conrad] à son cousin au cours de l’été 1863, n’est qu’un trou marécageux où rues et chemins sont faits de troncs d’arbres abattus. Les maisons, mais aussi les palais de planches de la noblesse provinciale, peints de couleurs vives, se dressent sur des pilotis au beau milieu du marais. Aux alentours, tout se noie, pourrit et se dégrade. Il n’y a que deux saisons, un hiver blanc et un vert. Neuf mois durant, l’air glacial descend de la mer du Nord. Le thermomètre tombe jusqu’à des températures inimaginablement basses. On est entouré de ténèbres impénétrables. Durant l’hiver vert, il pleut sans interruption. Durant l’hiver vert, il pleut sans interruption. La boue s’infiltre par les portes. La rigidité cadavérique se mue en un affreux marasme. Durant l’hiver blanc, tout est mort, durant l’hiver vert, tout agonise.

Je continue la lecture des Anneaux de Saturne, avec un plaisir maintenu, renforcé même puisqu’au début la prolixité de sa phrase et le quartier libre donné à sa pulsion narrative me gênaient et me faisaient regretter la simplicité plus grande et la sécheresse de Vertigo. Je viens de terminer le chapitre où il est question de Konrad et de Kasement. Magnifique la façon dont il arrive à se boucler sur lui-même et faire une unité. Et des morceaux de bravoure qu’ on se sent tenté de lire à voix haute. Ainsi cette description de la ville de Vologda, page 140, que malgré sa tonalité péjorative, je trouve parfaite (enfin, pas tout à fait: si la tonalité péjorative est à sa place, s’agissant d’exil, et même, dans ces conditions, teint le morceau d’une nuance presque parodique, qui participe à son charme, je n’aime pas “hiver vert” peut-être parce qu’il dissonne très désagréablement en français mais aussi, surtout, parce qu’il blesse autant l’imagination que l’oreille et qu’il semble là pour rajouter une couche, artificielle et inutile, à la péjoration…).

Zolotuha Embankment

(photos cercamon et paukrus sur Flickr)


Notes parisiennes (printemps 1978) – fichier ePub

juin 26, 2011

<màj 26.06>Mise à jour des métadonnées du fichier ePub qui conservait celle du fichier modèle.</màj>

On trouvera sous ce lien: http://dl.dropbox.com/u/3245058/Notes%20parisiennes%201978%20-%20MRG.epub
une version ePub des notes parisiennes qui font la matière des billets précédents:

Réencouragé par l’exemple de Christian J., j’ai commencé par mettre ces morceaux sur une carte Google.


Notes parisiennes (printemps 1978): Osaka

juin 25, 2011

Ce matin je suis allé à l’Institut Géographique National acheter deux cartes au 1/25 000e pour mon grand-père. Je suis allé vers la Bibliothèque Nationale à pied, par le Faubourg St-Honoré, en espérant trouver un endroit sympathique pour déjeuner. Une place après l’autre, Paris m’a paru une triste ville d’employés de bureau. Je déjeune finalement place du Palais-Royal au snack-bar japonais Osaka. Il fait très gris et il tombe quelques gouttes. Le garçon accueille le nouvel arrivant par une longue formule japonaise débitée très vite. Une formule aussi longue salue le départ, répétée par les cuisiniers. Comme un car de touristes japonais s’arrête non loin du restaurant, le garçon sort sur le pas de la porte et répète pour les touristes une formule analogue. Les cuisiniers se marrent. Entre un vieil homme avec une belle tête de vieux japonais aux dents longues et gâtées, curieusement habillé d’une salopette rayée. Puis rentrent deux gros en pantalon et blouson de toile blue jeans, un microcéphale en costume et deux femmes: une grosse en robe rouge et une vieille en kimono. Les deux gros s’asseyent au bar, les deux femmes à une table et le microcéphale, après avoir donné la commande des femmes, semble inquiet et ne savoir où s’asseoir, comme s’il n’osait s’asseoir à côté des deux gros. Le vieux en salopette savoure sa bière en fumant des cigarettes et demande une nouvelle canette. Les yeux des vieux japonais leur donnent l’air de toujours sourire. Entrent quatre jeunes filles bien habillées. Un homme monte du sous-sol. La vieille femme et lui se saluent en se pliant en deux, et ainsi pliés ils échangent les formules de politesses. Ils se relèvent, l’homme fait une plaisanterie et la vieille femme lui répond en se repliant en deux. Lui de l’imiter et ils continuent de parler ainsi pliés. Je demande un thé mais le garçon ne comprend pas le français. Je dis “Cha” et j’ai le plaisir d’être tout de suite compris. Deux jeunes asiatiques français s’asseyent à côté de moi. Comme ils cherchent un menu, je leur tend un bulletin de commande écrit en japonais. Ils ne comprennent rien. Je savoure mon bluff.


Notes parisiennes (printemps 1978): réparties

juin 25, 2011

1.
Le marchand de poisson bazarde un fond de cageot de sardines. Un passant (maghrébin) demande qu’on lui répète le prix et puis dit que c’est trop cher en passant son chemin. Alors un autre employé de la poissonnerie : Et alors, il vous faut une maison de campagne avec?

2.
Hier après-midi en rentrant de la bibliothèque entre 17 et 18 heures, j’ai faim et j’achète un sandwich-merguez sur les boulevards, et comme il me donne soif, je vais boire un demi au café qui est près de chez nous. Le patron est un petit homme maigre, aux cheveux gris, aux sourcils noirs et à l’air soucieux. A côté de moi une très jeune fille blonde à peine formée et jolie, son frère, son père et un autre type. La fille boit un diabolo-menthe, son frère une orangeade, le père une limonade et l’autre type un panaché. Le garçon fait une faute grossière de psycho-sociologie en inversant les deux dernières consommations. Il y a derrière le comptoir le garçon, un jeune homme mince, la serveuse un peu plus vieille que lui, ni belle ni laide, et le patron du côté de la caisse. Le garçon lave les tapis de caoutchouc où l’on fait sécher les verres. Une des faces des tapis est moulée avec des rainures, où doivent reposer les bords des verres. Le garçon roule les tapis la face rainurée vers l’intérieur et les mets à égoutter entre les cols des bouteilles qui rafraîchissent dans un bac. Le patron intervient et explique qu’il faut rouler les tapis dans l’autre sens, rainures à l’extérieur, sinon les bouts se relèvent. Le garçon se fait répéter l’explication. La serveuse qui lave les verres dit : Comme ça il t’aura au moins appris quelque chose le patron. Ils se marrent. Le serveur renchérit : Pour une fois, il sert à quelque chose le patron. Le patron sourit, indécis peut-être, il a confirmé son explication d’un geste sur le tapis où égouttent les verres, il dit: Il en faut des patrons. Et la serveuse en lavant les verres: Bien sûr qu’il en faut, il faut de tout.

Devant ce café, où je déjeune parfois d’un café et d’une tartine beurrée, une sorte de fada tient un étal de journaux et revues, c’est là que j’achète, presque quotidiennement en ce moment,Libération. J’en lis quelques articles sur le trajet du travail et je finis avant le souper. A l’heure du petit déjeuner, le fada mastique une tranche de veau froid qu’il arrose de Côtes-du-Rhône.


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