L’Ancien Monde (décembre 1986)

janvier 14, 2010

Nous, Européens, vivons dans des ruines, nous sommes comme ces personnages à bonnet rouge des peintures d’Hubert Robert qui s’accomodent une habitation dans les pierres bâties qu’ils trouvent déjà là, élevées avant, bien avant leur naissance. Et pour un autre usage.

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Pierre Bourdieu et le latin

janvier 2, 2010

Deux très intéressants billets de Philippe Cibois sur son carnet de recherche, « la question du latin »:

où il montre que si Bourdieu critique dans la Reproduction l’enseignement du latin comme dispositif de production de distinction, ça ne l’empêche pas de supposer à ces lecteurs une certaine connaissance de cette langue.

bien que Bourdieu dise que l’apprentissage des langues anciennes est un gaspillage ostentatoire (…), il suppose de fait une connaissance du latin pour être compris.

Le premier billet, où j’avais mis en commentaire cette citation d’Alain (Propos sur l’éducation):

Napoléon, je crois bien, a exprimé en deux mots ce que tout homme doit savoir le mieux possible : géométrie et latin.

m’a donné l’occasion d’un échange avec l’auteur (que je mets ici après le saut pour mémoire), où il ne s’agit pas de Bourdieu mais, à partir du cas du latin, des objectifs de l’éducation secondaire, une question qui m’intéresse dans la mesure où il me semble, depuis ma pratique de formation à la littératie informationnelle, que les nouvelles conditions de diffusion et d’accès à l’information, devraient amener à la reformuler radicalement (et l’on apercevrait alors peut-être certaines perspectives paradoxales).

En gros je tends à reprocher à Philippe Cibois de se laisser gagner par une conception de l’éducation qu’il critique pourtant chez Bourdieu et dont il montre que celui-ci, pratiquement, ne la suit pas.

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Jean Racine: lettres d’Uzès (1661-1662), extraits

décembre 17, 2009

En complément du billet précédent, quelques extraits des lettres que Racine envoie d’Uzès, où l’on voit que son sentiment à l’égard d’Uzès évolue avec la durée de son séjour (source):

Lettre à M. Vitart du 15 novembre 1661 (pp. 67-68)

il n’y a pas un curé ni un maitre d’école qui ne m’ait fait le compliment gaillard, auquel je ne saurais répondre que par des révérences; car je n’entends pas le françois de ce pays-ci, et on n’y entend pas le mien; ainsi je tire le pied fort humble ment ; et je dis, quand tout est fait : Adiousias. Je suis marri pourtant de ne les point entendre; car si je continue à ne leur point répondre, j’aurai bientôt la réputation d’un incivil ou d’un homme non lettré. Je suis perdu si cela est; car en ce pays les civilités sont encore plus en usage qu’en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (…), qui font des révérences comme s’ils avoient appris à danser toute leur vie. Outre cela, ils causent des mieux, et pour moi j’espère que l’air du pays me va raffiner de moitié car je vous assure qu’on y est fin et délié plus qu’en aucun lieu du monde. Tous les arbres sont encore aussi verts qu’au mois de juin, et aujourd’hui que je suis sorti à la campagne, je vous proteste que la chaleur m’a tout-à-fait incommodé; jugez ce que ce peut être en été.

Lettre à M. l’abbé Le Vasseur du 24 novembre 1661 (pp. 70-71)

J’ai été à Nîmes, et il faut que je vous en entretienne. Le chemin d’ici à Nîmes est plus diabolique mille fois que celui des diables à Nevers, et la rue d’Enfer, et tels autres chemins réprouvés; mais la ville est assurément aussi belle et aussi polide, comme on dit ici, qu’il y eu ait dans le royaume. Il n’y a point de divertissements qui ne s’y trouvent (…) j’étois détourné par d’autres spectacles: il y avoit tout autour de moi des visages qu’on voyoit à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre que j’en avois. Il n’y en avoit pas une à qui vous n’eussiez bien voulu dire ce compliment d’un galant du temps de Néron: Ne fastidias hominem peregrinum inter cultures tuos admittere: invenies religiosum, si te adorari permiseris[1]. Mais pour moi, je n’avois garde d’y penser; je ne les regardois pas même en sûreté; j’étois en la compagnie d’un révérend père de ce chapitre, qui n’aimoit point fort à rire…

Au même, du 26 décembre 1661 (pp. 75-76)

Continuez donc, s’il vous plaît, ou plutôt commencez tout de bon à m’écrire, quand ce ne seroit que par charité. Je suis en danger d’oublier bientôt le peu de françois que je sais; je le désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu françois que le bas-breton.
Ipse mihi videor jam dedidicisse latine,
Nam didici getice, sarmaticeque loqui.[2]
J’ai cru qu’Ovide vous faisoit pitié quand vous songiez qu’un si galant homme que lui étoit obligé à parler scythe lorsqu’il étoit relégué parmi ces barbares; cependant il s’en faut beaucoup qu’il fût si à plaindre que moi. Ovide possédoit si bien toute l’élégance romaine, qu’il ne la pouvoit jamais oublier; et, quand il seroit revenu à Rome après un exil de vingt années, il auroit toujours fait taire les plus beaux esprits de la cour d’Auguste: au lieu que, n’ayant qu’une petite teinture du bon françois, je suis en danger de tout perdre en moins de six mois, et de n’être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir aurez-vous quand je serai devenu le plus grand paysan du monde? Vous ferez bien mieux de m’entretenir un peu dans le langage qu’on parle à Paris : vos lettres me tiendront lieu de livres et d’académie.

A M. Vitart, du 17 (24) janvier 1662 (p. 82)

Cette ville est la plus maudite ville du monde. Ils ne travaillent à autre chose qu’à se tuer tous tant qu’ils sont, ou à se faire pendre. Il y a toujours ici des commissaires; cela est cause que je n’y veux faire aucune connoissance , puisqu’en faisant un ami je m’attirerois cent ennemis. Ce n’est pas qu’on ne m’ait pressé plusieurs fois, et qu’on ne me soit venu solliciter, moi indigne, de venir dans les compagnies; car on a trouvé mon ode chez une dame de la ville, et on est venu me saluer comme auteur; mais tout cela ne sert de rien, mens immota manet. Je n’aurois jamais cru être capable d’une si grande solitude, et vous-même n’aviez jamais tant espéré de ma vertu.

Lettre à M. l’abbé Le Vasseur du 3 février 1662 (p. 91)

Pour vous, soit latin, soit espagnol, soit turc si vous le savez, écrivez-moi, je vous prie. Je suis confiné dans un pays qui a quelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin; le sens commun y est rare, et la fidélité n’y est point du tout: on ne sait à qui se prendre. Il ne faut qu’un quart d’heure de conversation pour vous faire haïr un homme, tant les ames de cette ville sont dures et intéressées; ce sont tous baillis. Aussi, quoiqu’ils me soient venus querir cent fois pour aller en compagnie, je ne me suis point encore produit nulle part. Enfin il n’y a ici personne pour moi.

Au même, mars 1662 (p. 92)

Car nous appelons ici la France tout le pays qui est au-delà de la Loire; celui-ci passe comme une province étrangère. Aussi c’est à ce pays, ce me semble, que Furetière a laissé le galimatias en partage, en disant qu’il s’étoit relégué dans les pays au-delà de la Loire. Cela n’empêche pas, comme je vous ai dit, qu’il n’y ait quelques esprits bien faits.

Au même, le 16 mai 1662 (p. 111)

Vous saurez qu’en ce pays-ci on ne voit guère d’amours médiocres: toutes les passions y sont démesurées; et les esprits de cette ville, qui sont assez légers en d’autres choses, s’engagent plus fortement dans leurs inclinations qu’en aucun autre pays du monde. Cependant , excepté trois ou quatre personnes qui sont belles, on n’y voit presque que des beautés fort communes. La sienne est des premières; et il me l’a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n’avons point de belles catholiques. Il m’en est donc venu parler fort au long, et m’a montré des lettres, des discours, et même des vers, sans quoi ils croient que l’amour ne sauroit aller. Cependant j’aimerois mieux faire l’amour en bonne prose que de le faire en méchants vers; mais ils ne peuvent s’y résoudre, et ils veulent être poètes à quelque prix que ce soit. Pour mon malheur, ils croient que j’en suis un, et ils me font juge de tous leurs ouvrages. Vous pouvez croire que je n’ai pas peu à souffrir; car le moyen d’avoir les oreilles battues de tant de mauvaises choses, et d’être obligé de dire qu’elles sont bonnes? J’ai un peu appris à me contraindre et à faire beaucoup de révérences et de compliments, à la mode de ce pays-ci.

Lettre à M. Vitart du 30 mai 1662 (pp. 115)

Une jeune fille d’Uzès, qui logeoit assez près de chez nous, s’empoisonna hier elle-même avec de l’arsenic, pour se venger de son père qui l’avoit querellée trop rudement. Elle eut le temps de se confesser, et ne mourut que deux heures après. On croyoit qu’elle étoit grosse, et que la honte l’avoit portée à cette furieuse résolution. Mais on l’ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l’humeur des gens de ce pays-ci: ils portent les passions au dernier excès.

Notes:

  1. « Ne dédaignez pas les hommages d’un étranger: vous le trouverez prêt à vous rendre un culte religieux, si vous lui permettez de vous adorer. »
  2. « II me semble que je ne sais plus le latin, depuis que j’ai appris le géte et le sarmate. » (Ovide, Trist., lib. V, eleg. xii.)

Racine en Occitanie (lettre d’Uzès à La Fontaine, 1661)

décembre 17, 2009

A l’automne 1661 Jean Racine a bientôt 22 ans[1]. Sa famille est inquiète de la voir s’engager dans une carrière littéraire et mondaine, au mépris des enseignements et principes de ses maîtres jansénistes de Port-Royal, et l’envoie auprès de son oncle maternel, Antoine Sconin, vicaire général d’Uzès, pour étudier la théologie, avec l’idée de lui obtenir un bénéfice écclésiastique.

Il raconte son voyage de Paris à Uzès et les premières impressions de son installation auprès de son oncle dans une lettre à La Fontaine, avec qui il s’était lié étroitement d’amitié malgré la différence d’âge. La verve et la jeunesse de cette lettre la rendent d’une lecture délicieuse mais au-delà son intérêt vient de ce qu’elle nous montre, à une époque où le concept moderne de nation n’existe pas encore et n’est qu’en formation dans le laboratoire de Louis XIV et de Colbert, l’appréhension des contrées occitanes par un vrai Français de France, c’est-à-dire d’Ile-de-France, sans contentieux, sans revendication et sans ressentiment. Uzès, proche de Nîmes et d’Avignon, est dans cette partie extrême du Languedoc, sur la rive droite du Rhône [2] qui touche à la Provence et s’en colore comme d’un reflet. En une époque où, en fait d’Occitanie, la Gascogne, ses cadets, Montaigne et Henri IV, avait pris une place sur la scène française, Uzès pouvait assez bien représenter le reste des terres de langue d’oc [3].

Et ce qui frappe à la lecture de la lettre, c’est combien on y retrouve les invariants ou du moins les caractéristiques habituelles du voyage à l’étranger.

Le dépaysement linguistique d’abord:

Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète, qu’un Moscovite en auroit besoin dans Paris. Néanmoins je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’espagnol et d’italien; et comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre.[4],

le dépaysement culinaire:

L’huile qu’on en tire sert ici de beurre, et j’appréhendois bien ce changement; mais j’en ai goûté aujourd’hui dans les sauces, et, sans mentir, il n’y a rien de meilleur. On sent bien moins l’huile qu’on ne sentiroit le meilleur beurre de France.

le dépaysement érotique enfin[5]:

Toutes les femmes y sont éclatantes, et s’y ajustent d’une façon qui leur est la plus naturelle du monde. (..) Mais comme c’est la première chose dont on m’a dit de me donner de garde, je ne veux pas en parler davantage.

Tout cet exotisme est appréhendé avec plaisir, sympathie et presque de la jubilation. Le séjour se prolongeant, cela changera un peu.

Notes:

  1. nous fêterons le 370ème anniversaire de sa naissance mardi prochain
  2. Les bateliers du Rhône appelaient encore à l’époque de Frédéric Mistral reiaume la rive droite et emperi sa rive gauche parce que le Rhône séparait les terres vassales du roi de France de celles relevant du Saint Empire Romain Germanique
  3. si, pour être juste, l’on excepte le Limousin, auquel Molière fera un sort particulier – ou le Périgord de La Boétie.
  4. Où se marque toutefois un léger étonnement, qui semble témoigner que la différence linguistique n’était pas forcément bien connue à Paris, qualitativement différente en tous cas des différence que faisaient avec la langue de la ville les différents patois ou dialectes de la France d’oïl
  5. et à l’approche de la Méditerranée, le constat d’un plus grand souci de la vertu des femmes

Après le saut le texte de la lettre…

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Tundla junction, 6: épilogue

décembre 9, 2009

A 22:30, ma jeune protégée nous laisse pour aller tâcher de prendre le Brahmaputra Mail. Je quitte à mon tour la salle d’attente une demi-heure plus tard. Le quai 3 est couvert de gens qui attendent le Magadh Express. Je cherche des yeux un contrôleur, je cherche aussi un bout de banc où je pourrais m’asseoir. Prévenu par le souvenir de mes errements de Hazrat Nizzamuddin, ma gare de départ à Delhi, j’essaie de prévoir où s’arrêtera ma voiture. J’aperçois sur le quai de l’autre côté des voies ma jeune protégée debout aux côtés de deux nouveaux de ses compatriotes, le BM n’est pas encore arrivé. Je lui souhaite mentalement un bon voyage et retourne à mes affaires.

Un porteur m’avise et me propose de s’occuper de tout pour 30 roupies, regarde mon billet, me trouve une place où m’asseoir. Une dame en sari donne à manger à ses enfants. Je vois arriver le BM. Le ME arrive à 23:30. Mon porteur est là, prend mon sac et mon billet, je le suis, il trouve facilement ma voiture, je reprends mon sac, lui donne ses 30 roupies, il m’en demande 10 autres que je lui refuse et je monte.

Les lits sont bien équipés mais la climatisation est glaciale et la veilleuse bleue me donne l’impression d’être rangé dans le compartiment congélation d’un frigo.

J’ai attaché mon sac avec la chaîne que Zaza m’avait laissée à Delhi et je m’enveloppe la tête dans le shahtush. Avant de m’endormir je songe que je n’ai vu aucun occidental dans la gare, aucun non-indien depuis mon départ de Taj Ganj que quelques Japonais.

(début)


Tundla junction, 5: « Are you chinese ? » (2)

décembre 8, 2009

Ce fut à ce moment-là, au moment où je commençais de noter ce qu’avait été la journée qui se finissait, que, pendant que les Japonais continuaient leur conversation, le vieil Indien se pencha vers moi et me demanda: « Are you chinese? ». Je le regardai interloqué puis en riant lui répondit: « No, I am not chinese… et neither are they, they’re japanese! ». Le vieil homme ne répondit pas à mon sourire et considéra avec l’attention indiscrète dont sont habituellement capables les Indiens mes éphémères compagnons, qui s’étaient arrêtés de parler et le regardaient à leur tour.

Plus tard je rapporterai cette conversation en commençant par dire que ce fut la première et sans doute la dernière fois de ma vie où l’on me prendrait pour un Chinois mais dès alors j’ai cru comprendre que le vieil homme s’était adressé à moi parce qu’il voyait bien que je n’étais pas tout à fait semblable à mes compagnons, d’une certaine manière plus proche de lui et plus à même de répondre à ses interrogations. Et que mes compagnons fussent japonais tombait à pic apparemment parce que s’adressant à eux il fit un geste de la main sur le cou, comme pour se trancher la gorge et dit: « Japanese minister, they throw away ». Les Japonais le regardèrent avec défiance. Il répéta le geste et les mots puis compléta: « Indian minister promoted, never thrown away. » Je compris en voyant le journal en hindi qu’il lisait lorsque nous étions arrivés: sur la une des journaux indiens en anglais que j’avais lu presque tous les jours depuis que j’avais quitté le Rajasthan, il était question d’une affaire de corruption qui mettait en cause deux ministres indiens, et je me souvins qu’il y avait quelques mois un important ministre japonais, le premier ministre ou le ministre des finances, avait dû démissionner.

Je me hâtai d’expliquer ce que j’avais compris aux Japonais: loin de leur être hostile, le vieil homme louait la supériorité de leur démocratie. Et tandis que j’expliquais ça, il approuvait en hochant la tête et souriait enfin. Les Japonais rirent et hochèrent la tête en retour mais n’ajoutèrent aucun commentaire de leur cru, apparemment peu concernés par les affaires ministérielles. Le vieil homme parut déçu et retourna à la lecture de son journal.

(débutsuite)


Tundla junction, 4: « Are you chinese ? » (1)

décembre 7, 2009

J’ai plusieurs fois jeté un coup d’oeil vers l’arrière où était la jeune fille japonaise. Elle était assise toute droite au milieu d’une banquette. Nous sommes nous rapprochés à la descente du bus? Avons-nous pénétré ensemble dans la gare? Les bâtiments principaux étaient de l’autre côté des voies que des passerelles métalliques enjambaient. L’ai-je aidée en portant son sac ou n’était-ce que le mien qui pesait sur mes épaules?

J’ai fait un aller-et-retour pour rien. En haut, sur les passerelles, allaient des hommes qui portaient de gros ballots carrés et des femmes étaient assises sur des carrés de tissu.

Ou bien l’ai-je retrouvée devant le bureau du chef de gare? Le chef de gare n’a pas daigné la renseigner. De derrière son bureau au milieu de la pièce presque vide il a fait un mouvement de la main pour la chasser, alors je suis rentré à mon tour et j’ai demandé au chef de gare d’où partirait le train pour Bénarès. Elle avait manqué le train de 20:30. J’ai demandé au chef de gare s’il y aurait encore un train pour Bénarès cette nuit et d’où il partirait. Il m’a dit que les horaires étaient affichés sur le quai.

Le panneau est entre le bureau du chef de gare et les portes des salles d’attente. Je repère mon train, le Magadh Express, quai 3, et le sien, le Brahmaputri Mail, je lui montre la ligne, son train passe dans une heure.

A ce moment-là j’avais presque une compagnie, qui me plaisait et m’embarrassait. Mais ça ne dura pas. Nous nous dirigions ensemble vers la salle d’attente des premières lorsque sont sortis de l’ombre deux Japonais puis un troisième. Habillés de vêtements crême qui semblaient élégants et confortables. Elle parût soulagée et se mit à leur raconter sa situation. Je ne comprends pas le japonais mais je devinais et à moment donné l’un des jeunes hommes leva brièvement vers moi un regard qui n’était pas inamical mais plutôt indifférent. Puis ce furent eux qui parlèrent. Elle m’expliqua que leur train passerait vers les quatre heures du matin. Ils vont à Bénarès eux aussi mais ils doivent rejoindre des amis dans le train de 4 heures. Et nous rentrâmes ainsi, tous les cinq, dans la salle d’attente des premières où n’était assis qu’un homme maigre, aux cheveux blancs et à la peau très brune, un Indien, qui lisait le journal.

Nous nous assîmes, moi un peu en retrait, et je profitai de ce que la conversation se tenait en japonais et de ce que j’en étais par conséquent, même si une ou deux fois elle se tourna vers moi pour échanger deux phrases, exclu pour noter schématiquement le déroulement de ma journée. Il était 20:50 (il y a des contradictions dans mes indications horaires, que je ne corrige pas). J’aurais eu amplement le temps de noter plus que le squelette de journal, télégraphique et lacunaire, que j’interroge et interprète en tatonnant aujourd’hui, j’aurais eu le temps de noter ce qui aujourd’hui me manque mais je préférai lever souvent mes yeux du carnet où j’écrivais pour observer mes compagnons de rencontre.

(débutsuite)


Tundla junction, 3: des militaires

décembre 7, 2009

Mon protecteur m’a fait asseoir à côté de lui sur la banquette longitudinale à l’avant de l’autobus. En causant avec lui pendant le trajet j’apprend qu’il est militaire, comme ses deux compagnons, plus jeunes, qu’ils font partie de la BSP (Border Security Patrol) et qu’ils reviennent du Cachemire. Je lui demanderais volontiers des nouvelles de la frontière et de l’état des choses au Cachemire mais à la manière élusive dont il répond à une question anodine je crois comprendre qu’il est tenu à la discrétion et puis j’ai déjà assez senti d’hostilité à mon allure musulmane pour éviter de donner prise au soupçon.

Tundla est à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Agra, à mi-chemin entre Agra et Ferozabad, sur la Yamuna. Nous avons fait le trajet dans la nuit, dans la nuit indienne qui est assez épaisse…, non, dans la nuit indienne où les ampoules font encore comme des foyers de vie.

Oui, c’est cela (toutes les nuits qu’on traverse en autobus sont épaisses et mystérieuses), en Inde, la nuit, les lumières sont des foyers, la nuit indienne ne connait pas ces morceaux de nuit éclairés et vides qu’on traverse en Europe, à la Magritte, émanant un autre type de mystère, plus radical. Les lumières nocturnes de l’Inde sont appétissantes, disent à chaque fois une communauté, des gens.

Nous avons fait le trajet dans la nuit, dans la nuit indienne où les ampoules font encore comme des foyers de vie. Il y a eu un arrêt sur une place dont je n’ai pu savoir si elle était celle d’un faubourg ou celle d’une petite ville, j’ai vu une petite gare et le trait de la voie ferrée. J’ai cru reconnaître, à l’arrêt et vide à nouveau, le bus que la jeune japonaise et moi avions failli prendre. Il y a eu, cinq kilomètres avant Tundla, un fête foraine, des baraques, une grande roue pas très grande et des promeneurs paisibles et qui semblaient s’amuser. J’ai plusieurs fois jeté un coup d’oeil à la jeune japonaise qui était assise au milieu d’une banquette à l’arrière mais je suis resté avec les militaires de la BSP. Qui sont descendus avant que nous soyons arrivés à la gare de Tundla, dans les faubourgs, vraisemblablement. Nous avons échangés de chaleureux sourires et de vigoureuses poignées de main. Le bus était presque vide lorsqu’il s’est arrêté devant la gare de Tundla.

(débutsuite)


Tundla junction, 2: Vijli Bus Stand (suite)

novembre 24, 2009

Je suis revenu avec le numéro du quai d’où devrait partir le bus pour Tundla. J’avais été aidé par un homme d’une trentaine d’années qui parlait anglais et qui allait lui aussi à Tundla avec deux compagnons plus jeunes.

J’ai repris mon sac et nous sommes allés ensemble, elle et moi, jusqu’au quai. Je lui ai montré la pancarte où était écrit « Tundla » en devnagari, qu’elle ne savait évidemment pas lire et que j’avais appris à déchiffrer. Et puis je l’ai perdue de vue. Je ne voulais pas m’imposer, d’autant moins qu’elle était jeune et jolie et que je croyais percevoir qu’elle se méfiait un peu, sans doute que je lui paraissais étrange et qu’elle ne savait trop dans quelle catégorie me ranger. Je n’ai pas voulu m’imposer. Elle s’est éloignée et je l’ai perdue de vue. Peut-être était-elle allée vérifier les informations que je lui avais ramenées. Un bus est venu se garer sur le quai de Tundla, vide, le chauffeur est descendu, la porte est restée fermée derrière lui. Le nom de Tundla était écrit sur une pancarte sur le flanc de l’autocar. J’ai attendu un long moment que les portes se rouvrent et que revienne le chauffeur. Et puis l’amical Indien qui m’avait aidé tout à l’heure m’a fait signe de le rejoindre, lui et ses compagnons: un autocar venait d’arriver un peu plus loin, sur une trajectoire perpendiculaire et se vidait. Je lui ai demandé si celui devant lequel j’attendais n’était pas le bon, il m’a expliqué que celui qui venait d’arriver serait plus rapide.

Le bus s’est trouvé à demi rempli et nous avons attendu que revienne un chauffeur. Nous attendions depuis plusieurs minutes, un bon quart d’heure et je me suis retourné vers le bus à quai, celui devant lequel j’avais attendu, et j’y ai vu assise, seule, la jeune Japonaise. Je me suis levé. L’homme qui m’avait pris sous sa protection m’arrêta, me demanda où j’allais, me dit qu’il ne fallait pas descendre. Je lui ai expliqué, Japanese girl. Il a eu l’air de trouver ça drôle. Mon sac était glissé sous la banquette où nous étions assis. Je suis allé jusqu’au bus à quai, j’ai tapé contre la vitre et j’ai fait signe à la jeune fille de descendre. Elle est descendue avec son gros sac rouge, je l’ai amenée avec moi et elle est allé s’asseoir sur une des banquettes de l’arrière. Moi je me suis rassis sur la banquette près de la porte, une banquette en long, perpendiculaire aux autres et qui faisait face au poste du conducteur. Nous avons attendu une bonne heure que monte le chauffeur. Entretemps le premier bus a démarré. J’ai croisé le regard de la jeune fille et je lui ai souri pour la rassurer. Mais j’étais inquiet pour elle, je craignais de lui avoir fait faire une bêtise, de lui avoir fait manquer son train pour Bénarès.

La nuit était tombée lorsque le bus a enfin démarré.

(débutsuite)


Tundla junction, 1: une jeune japonaise

novembre 23, 2009

Tundla junction – 15 mars 1996

Le cyclo-pousse avait voulu que nous repassions par l’échoppe de son « boss ». Il m’avait raconté une histoire un peu compliquée, comme souvent ici, mais je soupçonnais qu’il venait toucher sa commission (la veille, j’avais acheté là des bijoux en argent, deux bracelets de cheville et une bague, un  »indian star ruby », une pierre mauve qui exposée à une source de lumière produit six rayons en étoile). J’étais irrité mais j’ai fait contre mauvaise fortune bon coeur. Je suis resté assis dans le ricksha avec mon sac Adidas entre les pieds. Il était six heures et quart et mon train partait de Tundla vers minuit.

Mon train pour Allahabad partait de Tundla, Tundla junction. Le Lonely Planet ne dit rien de cette gare. Tundla est assez loin d’Agra, à l’est, une vingtaine de kilomètres ou un peu plus. Il faut donc prendre un bus d’abord, qui part du Vijli bus stand, une station au sud de la vieille ville. J’ai regardé les murs du Fort Rouge, tandis que nous les longions, avec un peu de regret: je ne l’aurai pas visité, je n’aurai rien vu de la vieille ville d’Agra. Mais je suis contraint par le programme que je me suis fixé à Delhi, matérialisé par la liasse de billets de train que le sikh de Bhikaji Cama Place m’a fait établir et je ne peux pas changer le rythme de mes étapes.

La station de bus est dans un quartier populaire, plein d’un désordre de bus de toutes sortes, entouré de murs, et presque sans signalisation. J’ai fait un tour du côté des bus au départ et de ceux qui étaient les plus proches de l’entrée de la station, et je me suis rendu compte qu’il ne serait pas facile de trouver mon bus pour Tundla. Il y avait bien un petit stand d’information près du portail mais il était fermé et à en juger par son apparence il ne devait pas ouvrir souvent. Debout dos au guichet clos, un peu sur le côté, toute droite et pâle, se tenait une Japonaise qui semblait perdue. Elle avait entre les mains un gros livre, un indicateur des chemins de fer indiens, en japonais. Je lui ai demandé où elle allait.

Autour de nous, dans toute la station (et la station était pleine de monde, de gens et de paquets, qui montaient et descendaient des bus, qui étaient déchargés, amarrés sur le toit, ou qui attendaient ou qui comme moi cherchaient leur bus), il n’y avait que des Indiens. La jeune fille ne parlait pas bien anglais. Elle me dit qu’elle allait à Bénarès, qu’on l’y attendait, je n’ai pas compris s’il s’agissait d’amis ou de son ami, qu’elle devait retrouver là-bas. Elle n’avait pas de billet et elle voulait prendre le Brahmaputra Mail à 22:30. Elle m’a montré, dans son indicateur japonais, l’horaire de son train. Je me suis rendu compte qu’elle était perdue, un peu paniquée, même si elle ne le laissait pas trop paraître, au ton de sa voix, au petit tremblement, à la façon dont elle me répondait: lorsque je m’étais adressé à elle, je l’avais vu surmonter une réticence à me répondre. Avec ma barbe ample et hirsute, mon long nez et le mouchoir rouge que je portais autour du cou pour me protéger des courants d’air (et je devais porter sur mon crâne dégarni la calotte bariolée qu’E. m’avait dénichée à Goa), j’avais quelque chose du brigand de conte bouddhiste. Elle était toute jeune et plutôt jolie, ses vêtements clairs étaient impeccablement propres mais un peu de désordre dans ses cheveux, autour de son front, attestait qu’elle avait eu du travail déjà à venir jusqu’ici. Un gros sac bordeaux, qui semblait lourd, était posé contre ses jambes. Je lui ai demandé de surveiller mon sac, que je posai contre le sien, pendant que j’allais aux informations.

Tout à coup je ne sais plus. Que s’est-il passé entre le moment où je suis revenu vers la jeune fille avec mes renseignements et celui où je l’ai vue assise dans l’autre bus, celui dont on m’a dit qu’il partirait plus tard. Il a bien fallu que nous partions chacun de son côté. Quel renseignement lui avais-je donné?

Voilà maintenant d’autres morceaux qui reviennent. Le bus, la nuit…

(suite)